L’urgence écologique

  Adresse à la jeunesse
Devant l'aggravation sensible de la situation et alors même que la nécessité de changer de système se fait de plus en plus pressante, il est devenu impossible, irresponsable, de continuer à défendre une écologie utopique, purement incantatoire, et reprendre les anciens discours écolos ayant fait preuve de leur ineffectivité. Au moment où il nous faut radicaliser les combats écologistes, on se trouve obligés pourtant d'abandonner cet espoir d'un changement de système trop improbable. C'est, sans aucun doute, aller contre la pente naturelle du mouvement et peut paraître bien paradoxal mais quand l'eau prend de toutes parts, il n'est plus temps de se disputer sur la direction à prendre, ce sont les objectifs limités mais très concrets d'un Green New Deal qu'il nous faut adopter. C'est une question vitale et ne pas l'admettre est une négation de la réalité qui ne vaut pas beaucoup mieux que le négationnisme des climatosceptiques.

Ce n'est pas qu'on devrait délaisser les alternatives locales mais il y a deux niveaux différents où la radicalité écologiste peut intervenir, de deux façons bien distinctes. Je défends depuis longtemps le triptyque revenu garanti, monnaies locales et coopérative municipale constituant bien les bases d'un système de production plus écologique et d'une relocalisation de l'économie. Ces mesures sont toujours à encourager au niveau local. C'est fondamental pour construire un nouveau système par le bas mais il ne faut pas se cacher la difficulté et les nombreux échecs passés - même si le municipalisme et la relocalisation semblent bien incontournables pour équilibrer la globalisation. Le problème, c'est qu'en partant de ce niveau local, pour qu'il y ait un effet macroéconomique notable et qu'on puisse parler d'un changement de système, il faudra beaucoup plus que quelques dizaines d'années...

Or, d'une part on assiste à tout le contraire pour l'instant avec le développement des pays les plus peuplés, mais surtout, au niveau global, ce sont bien les 20-30 prochaines années qui sont décisives, ce pourquoi il faut absolument que les jeunes générations se mobilisent. Cependant, le but étant d'arracher des mesures concrètes immédiates, il ne suffira pas de beaux discours, cela exige le plus grand réalisme, certes bien décevant par rapport à ce qu'il faudrait. L'urgence doit même nous amener à nous allier avec ceux qu'on avait combattu hier sous le nom de capitalisme vert, au lieu d'attendre longtemps encore une fin du capitalisme qui ne vient pas. L'écologie n'est pas une idéologie, c'est une obligation matérielle et qui doit se situer dans son milieu réel, pas dans une planète imaginaire. Toute action écologiste se juge au résultat, pas à ses bonnes intentions.

Je comprends d'autant mieux ceux qui pensent qu'il faudrait changer radicalement de cap et d'organisation sociale, que je me suis longtemps réclamé d'une écologie révolutionnaire à laquelle j'ai consacré tout un travail de recherche et de vulgarisation. Comme je l'affichais sur mon site, "si je défends le caractère révolutionnaire de l'écologie, c'est que les contraintes écologiques obligent à sortir du productivisme, le réformisme n'y suffira pas. Il y faut une révolution des institutions et de la production". La nécessité est toujours là mais il a bien fallu en reconnaître l'échec, que ce n'était pas possible pour autant, que le nécessaire n'est pas forcément possible ! L'erreur était de croire une réorganisation productive possible rapidement, erreur sur l'économie, la politique et la démocratie. S'il a fallu, comme toute une génération, abandonner la perspective révolutionnaire, c'est pour des raisons sérieuses alors que les échéances se rapprochent dangereusement.

La jeunesse doit savoir qu'il ne suffit pas de s'imaginer avoir identifié l'origine de tous nos maux, quelque nom qu'on lui donne (capitalisme, finance, industrie, technologie, croissance, consommation, marché, concurrence, néolibéralisme, individualisme, etc.) pour que cela trouble en quoi que ce soit l'ordre établi dans sa réalité matérielle. Les prétentions des discours critiques à transformer le monde se sont heurtées à la globalisation marchande, l'échec des révolutions partout et finalement l'accélération technologique qui nous change et change le monde plus que nous ne pouvons le changer. De quoi ébranler notre ancienne confiance naïve dans la raison et dans un avenir radieux, confrontés à des puissances économiques et matérielles que nous ne maîtrisons pas. Si la situation est certes révolutionnaire comme jamais avec tous ces bouleversements, ce n'est certainement pas dans le sens qu'on voudrait et plutôt trouble. Continuer dans ces conditions à tout espérer d'une révolution idéale qui résoudrait tous nos problèmes écologiques et sociaux, c'est ne servir à rien. Vouloir reprendre aujourd'hui les discours marxistes n'a aucun sens alors qu'après avoir dominé le monde, les régimes communistes (tous dictatoriaux) se sont effondrés. C'est de l'ordre de la dissonance cognitive mais les grandes proclamations écologistes n'ont pas beaucoup plus d'impact.

Depuis que nous avons créé EcoRev', en l'an 2000, la situation a bien changé avec le développement des pays les plus peuplés qui se sont convertis à l'économie de marché, déplaçant massivement les enjeux écologiques. Il faut bien constater que 20 ans après, malgré une transition énergétique enfin engagée, la consommation d'énergies fossiles et les émissions de gaz à effet de serre continuent à augmenter. Le drame n'est pas qu'on manquerait de pétrole mais qu'il y en a trop et qu'il faudrait arrêter de l'extraire ! Les dernières études climatiques n'ont rien de rassurant, montrant qu'on suit le scénario du pire, des hausses de températures effrayantes étant envisagées passées certains seuils. L'urgence n'a jamais été aussi grande et nous ne pouvons plus perdre 20 années de plus. Il n'est plus temps de tirer des plans sur la comète quand il faut parer au plus pressé. Et certes, ce n'est pas drôle, et moins glorieux, mais c'est un débat crucial pour les écologistes et notre avenir.

Il faut y insister, à ce stade on n'a plus le luxe de se payer de mots aussi la première chose à reconnaître, c'est notre dramatique impuissance pour avoir une chance de la dépasser et construire des stratégies plus efficaces. Ce n'est pas qu'on ne pourrait rien faire face à des puissances supérieures mais, ce qui est sûr, c'est qu'il ne faut pas surestimer nos moyens ni le pouvoir politique. La question n'est certes pas d'être en parole plus radical, plus volontariste, plus audacieux mais d'avoir le diagnostic le plus précis possible et les solutions les plus praticables, au lieu de solutions idéales qui n'ont aucune chance d'être jamais adoptées. On n'a plus de temps à perdre dans ces enfantillages. Si on a besoin plus que jamais d'écologistes radicaux, c'est une radicalité de l'engagement dans les enjeux écologiques et l'action collective plus qu'une radicalité idéologique (ou des modes de vie).

Il y a en fait deux sortes d'utopies écolos. D'abord celles, héritées du romantisme, qui voudraient revenir en arrière, avant l'industrie et l'agriculture intensive, ce qui n'est possible qu'individuellement ou localement sans impact notable au-delà, simple écologie individuelle. L'aspiration individuelle à une vie plus naturelle est bien sûr légitime mais n'est plus politique. S'il n'y a rien de plus compréhensible que d'être contre les industries, cela n'a jamais empêché l'industrie d'exister. C'est comme la critique de la technique qui a toujours été ineffective alors que nous sommes plutôt déterminés matériellement par l'évolution technologique. Le passé n'étant pas si glorieux, d'autres, dont j'ai fait partie, ont prétendu dessiner un projet écologiste pour l'avenir, mais ce constructivisme n'a pas plus de réalité dans ce monde globalisé en réseaux. Nous ne sommes certainement pas en position de décider pour la planète entière, notre rayon d'action est assez limité. Des zones d'autonomie peuvent être trouvées ou défendues, on peut arriver à protéger des milieux, expérimenter des alternatives, toutes choses très importantes mais qui n'affecteront pas beaucoup le développement global et ce qui s'annonce n'a vraiment rien d'une utopie.

Le réalisme écologique intransigeant que la jeunesse mobilisée devra adopter ne consiste pas du tout à laisser faire bien sûr mais à faire tout ce qui est en notre pouvoir, au lieu de prendre nos désirs pour la réalité et courir après des objectifs imaginaires. Renoncer aux finalités subjectives, à la simple loi du coeur et des bonnes intentions, pour agir véritablement sur le réel n'est pas célébrer l'existant, faire l'apologie du capitalisme et de l'économie marchande, ne pas voir leurs ravages et leurs injustices, mais c'est ne pas les réduire à de simples idéologies alors que ce sont des processus de (re)production qui s'imposent matériellement. De quoi nous engager non pas à baisser les bras mais à réagir au contraire, tenter de rectifier le tir à chaque fois et réparer les dégâts autant qu'on peut (après-coup).

Contrairement à ce qu'on pouvait s'imaginer, l'écologie réelle devient donc plutôt une couche supplémentaire d'artificialisation de la nature et de contrôle de la production, à l'opposé du retour à la nature rêvée. On peut même dire que la régulation du climat devenue indispensable par nos émissions massives est l'achèvement de l'artificialisation de la planète. Du coup, il n'y a pas à s'étonner que les mesures écologiques rencontrent elles aussi leurs limites et comportent des effets pervers. La critique est absolument justifiée, il y a des dérives, des détournements, du greenwashing, qui doivent être dénoncés, des politiques à revoir (comme les écotaxes), les motivations écologiques n'excusent pas tout et une certaine résistance locale est souvent utile à l'adaptation des normes, des dispositifs ou des lois.

Cela ne remet pas en cause le fait que les populations prennent de plus en plus conscience que l'écologie est devenue vitale dans ce monde industriel surpeuplé. Ce n'est pas une question d'opinion ni de préférence personnelle, ce n'est pas une idéologie ni un mode de vie mais une nécessité objective à traiter concrètement. Répétons qu'il faut bien sûr encourager les modes de vie plus écologiques mais qu'ils n'ont de véritable sens qu'à leur donner une portée politique d'alternative locale (municipale), et surtout, dans la période actuelle au moins, le plus important reste incontestablement l'action globale, forcément réformiste et qui ne se réduit pas aux politiques nationales. Or, s'il y a eu non seulement échec de l'écologie radicale jusqu'ici mais disparition même de l'écologie politique, c'est malgré tout la société toute entière qui se sait concernée désormais.

Ainsi l'idée d'un Green New Deal semble bien gagner en popularité et donner, à partir des recommandations du Giec, un catalogue de ce qui serait vraiment faisable à court terme et sur quoi il faudrait porter le débat public. Ces mesures avancées, telles que celles qu'on va rappeler, sont loin d'être révolutionnaires bien que pas si faciles à mettre en oeuvre déjà, mais on voit bien qu'elles ne touchent que très peu les individus, montrant que l'écologie est politique et non pas individuelle comme on voudrait nous en persuader en nous culpabilisant pour rien. Les trois axes principaux d'une transition écologique dans ce monde relèvent bien de politiques publiques, que ce soit pour les énergies renouvelables, l'industrie ou l'agriculture et la reforestation. Croire que c'est l'individu, ses désirs, son hubris qui seraient en cause, c'est vraiment ne rien comprendre à l'économie et à l'histoire...

Heureusement, les énergies renouvelables sont devenues concurrentielles - en tout cas par rapport au nucléaire devenu trop cher et dont on peut tout-à-fait se passer. Il est étrange que certains fassent comme si on ne pouvait pas stocker des énergies intermittentes alors qu'il y a mille façons (chaleur, gravité, réseaux longue distance, power to gas, batteries à flux, etc). Par contre, si on n'arrive pas à se passer du charbon, notamment dans les pays en développement, il faut au moins accélérer la capture du CO2 pour se rapprocher d'un charbon propre. De même les industries, dont une centaine émettent 2/3 des gaz à effet de serre, devraient être responsables de leurs quotas d'émissions pour les réduire au minimum. Un des enjeux principaux, bien qu'encore prématuré sans doute, serait d'avoir un prix du carbone mondial. On peut aussi améliorer l'efficience énergétique notamment pour le chauffage et la climatisation des bâtiments en combinant isolation et gestion intelligente. Voilà, en tout cas, ce qui ne serait pas négligeable et qu'il faut encourager.

Sinon, selon Drawdown de Paul Hawken, une des mesures les plus efficaces contre le réchauffement climatique serait l'élimination des fluides frigorigènes ! Un autre enjeu important est la réduction du gaspillage alimentaire et de la consommation de viande. La viande synthétique pourrait d'ailleurs arriver assez vite tout comme la consommation des insectes (qui disparaissent de nos campagnes mais vont être élevés pour nos assiettes ou la nourriture animale!). On est loin ici de l'agriculture paysanne, ce qui ne signifie pas qu'elle devrait disparaître, le bien-être des animaux et leur complémentarité avec la culture leur assurant de pouvoir cohabiter avec les viandes industrielles plus économes. Ce qui devrait disparaître, ce sont les fermes usines et l'élevage hors sol. Le passage à l'agroécologie est en tout cas primordial à la fois pour le climat, la biodiversité et l'alimentation, devant régénérer les terres agricoles, y capturer plus de carbone, réduire les pesticides et les engrais, etc. C'est l'élément essentiel de notre survie. Enfin, l'éducation des filles et le planning familial sont parmi les mesures les plus utiles, au moins pour réduire la dernière explosion démographique en Afrique ou en Inde avant le pic démographique attendu.

On admettra qu'il n'y a rien dans tout cela de révolutionnaire ni qui change nos façons de vivre ni même dépend de nous, et il y a bien d'autres choses à faire (plastique, emballages), on n'en voit pas le bout, mais s'il n'y aura pas de miracle écologique, c'est quand même toute la différence entre un monde à peu près préservé (?) et un monde devenu invivable un peu partout. Ce n'est pas gagné mais serait au moins une façon de gagner du temps. Tout l'enjeu actuel doit être non de tomber dans l'idéologie ou de pousser à l'extrémisme, comme on pourrait y être tenté, mais de focaliser la réflexion et l'action sur la mise en place le plus rapidement possible de ces mesures pratiques. C'est sur ces objectifs concrets que les jeunes devraient se mobiliser pour les faire avancer, leur futur en dépend, tout en sachant qu'on ne pourra pas non plus aller trop vite sans risquer de devenir contreproductif, et qu'on subira de toutes façons les funestes conséquences de la fonte du pôle Nord, entre autres. Ce qui est sûr, c'est qu'il ne faut pas faire n'importe quoi et qu'il y a urgence maintenant.

(article pour EcoRev')

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4 réflexions sur « L’urgence écologique »

  1. "dans la période actuelle au moins, le plus important reste incontestablement l'action globale, forcément réformiste et qui ne se réduit pas aux politiques nationales."

    Après la tentative d'internationale socialiste, une internationale écologique ?

    "On admettra qu'il n'y a rien dans tout cela de révolutionnaire"

    Pour moi, non. Dans les années 70, déjà mon père m'avait informé des conclusions du club de Rome, fin années 60, sur le sujet.

    Au point qu'une fois à cette époque, avant de m'endormir, j'avais fait une expérience par la pensée de ce que serait une très forte canicule meurtrière pour l'organisme humain dont le système cardiaque ne peut pas résister longtemps.

    " Enfin, l'éducation des filles et le planning familial sont parmi les mesures les plus utiles, au moins pour réduire la dernière explosion démographique en Afrique ou en Inde avant le pic démographique attendu."

    Idem, dans les années 70 une de mes profs d'histoire-géo, très jolie en plus, nous avait expliqué les rapports entre la démographie et l'absence de systèmes d'assurances sociales type retraite, le nombre des enfants assurant la pension de retraite des parents dans les pays africains.

    Donc, je ne n'étais pas un prophète adolescent, les infos étaient déjà là, et une sorte de refoulement ou déni collectif, poussière des ennuis à venir mise sous le tapis, aboutissant à l'état actuel des lieux.

  2. "si le gouvernement et le secteur privé investissaient plusieurs milliards d’euros dans la recherche et le développement, cet effort concerté pourrait permettre d’ici 10 ans de produire une technologie commercialisable qui retirerait directement et à grande échelle le CO2 de l’atmosphère."

    https://www.nationalgeographic.fr/environnement/2019/03/climat-notre-marge-de-manoeuvre-se-reduit-dangereusement?fbclid=IwAR0EIY5AVCPO0_wVPthFxWWrgJOFNno3YV96iChsw0wQFPLy0qM1GVyRoh0

    https://www.nationalgeographic.fr/environnement/changement-climatique-comment-absorber-le-co2-present-dans-latmosphere

  3. Il y a quand même un truc qui me frappe par rapport au milieu scientifique, c'est l'absence totale, sinon la quasi absence de réflexion concernant l'usage des technologiques numériques pour organiser des conférences ou des vidéos conférences à distance. Il faudrait atteindre une masse critique en ce domaine, car combien de conférences et rencontres -incluant des stages depuis l'aute bout du monde - sont non seulement tout autant de l'argent foutu par les fenêtres, que d'une participation aux émissions de CO2. On pourrait avoir l'impression y a de nombreuses conférences en différents domaines qui n'ont d'ailleurs d'autres utilités que de faire vivre un tourisme local ou des chaînes de restauration. Bref, il s'agirait de mettre sur la table l'usage massif des vidéos-conférences. Mais ceci vaut dans tous les domaines: la finance, la politique, sans même parler du tourisme, qui fait un usage immodéré de l'avion. J'entends bien l'argument consistant à dire que les solutions ne sont pas individuelles. Mais la réflexion collective sur les comportements individuels sur le plan professionnel c'est autre chose.

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