Les contradictions au sein du peuple

Ce qui fait événement dans l'histoire est toujours sa relative imprévisibilité, la surprise d'un élément déclencheur souvent dérisoire par rapport à l'étendue de ses conséquences, illustrant comme nous subissons l'histoire plus que nous la faisons, même à participer activement aux troubles. Personne ne sait à l'avance où cela aboutira.

On a bien du mal à déchiffrer le sens de l'événement qu'on découvre au fil du temps, prenant de l'ampleur, faisant ressortir de vieilles rancoeurs accumulées, agrégeant de toutes autres revendications et catégories de population qui recréent du collectif, suscitant l'enthousiasme des foules et l'emballement des propositions de toutes sortes, dans une sorte de bulle spéculative qui décolle des réalités avant l'inévitable krach des illusions créées (comme pour les révolutions arabes ou "de couleur"). A la fin, ce sont toujours les causes matérielles qui sont déterminantes, pas les bonnes intentions.

Il faut comprendre d'abord ce qu'a d'inédit le mouvement des gilets jaunes et qui tient entièrement à l'environnement technologique, puisqu'on peut dire que c'est le produit de la conjonction de Facebook et BFM : le réseau permettant la constitution d'un mouvement inorganisé et contradictoire alors que les chaînes d'information continue donnent une grande visibilité à des mobilisations pourtant assez faibles, leur apportant le soutien d'une grande majorité de la population - c'est cela le plus étonnant, malgré les violences, avec l'alliance des extrêmes.

Que sa forme soit nouvelle et déroutante, spécifique de l'époque, ne disqualifie aucunement cette protestation informelle qui n'est pas du tout sans cause réelle et sérieuse. J'ai rappelé immédiatement mes anciennes dénonciations de la logique des écotaxes, de leur injustice et de leur inutilité sans offrir d'alternatives - ce que les Verts ne voulaient pas entendre mais que la réalité rattrape. Ce qui est immédiatement apparu à ceux qui devaient la payer, c'est le mensonge sur la motivation écologique, voyant bien que cela ne pouvait modifier leur utilisation de la voiture et ne servait qu'à leur prendre dans les poches pour compenser les cadeaux faits aux riches. Il ne faudrait pas nous prendre pour des cons. Ce qui a renforcé la colère, par dessus le marché, c'est de ressentir le mépris de classe du président des riches, s'ajoutant au mensonge et à l'injustice.

Les raisons de la colère sont donc justes, pas forcément les réponses qu'on y donne et il y a bien une contradiction évidente entre un côté poujadiste de refus de l'impôt pour certains et la demande de services publics, de protections sociales et de justice fiscale pour les autres. Il faudra choisir. La présence de l'extrême-droite est indéniable et gênante, même très minoritaire. Elle pourrait facilement être noyée par la mobilisation de la gauche, si la gauche n'était en si mauvais état et que le moment politique n'était plutôt favorable aux extrême-droites et au retour des pouvoirs autoritaires (mais on a bien fait 1936 quand le fascisme gagnait partout).

Le remarquable soutien général rappelle comme l'inflation pouvait fédérer les luttes salariales au niveau national, ce qui a été perdu pendant la période de désinflation et de chômage de masse où les situations étaient plus éclatées et la convergence des luttes difficile à obtenir. Cela ne veut pas dire que l'inflation serait un remède miracle (il faut aussi le plein emploi) mais qu'on a un mécanisme semblable avec une taxe touchant presque toute la population en dépit de grandes différences de classe ou de condition. Ce n'est pas une raison pour surestimer l'unité populaire et sa capacité à modifier les grands équilibres et les divisions politiques.

Au-delà des justes protestations, à soutenir et qui ont déjà été suivies d'effets, il est frappant de retrouver, comme avec nuit debout, un très grand irréalisme, chacun se prenant pour la voix du peuple et recyclant les solutions imaginaires qui traînaient sur les réseaux sociaux, ce qu'on peut appeler une politique du semblant, bien que la violence y donne cette fois beaucoup plus de sérieux. Effectivement souvent la violence (relayée par les médias), et comme parfois la grève, rend possible ce qui n'était pas possible avant. Il ne faut quand même pas trop rêver (vraie démocratie, abolition de la misère!), il y a beaucoup trop de délires de l'extrême-gauche à l'extrême-droite putschiste, l'une comme l'autre croyant que son heure est arrivée, mais, ce qui est sûr, c'est que la période n'est pas à la lucidité.

En tout cas, à l'heure actuelle, on ne prédirait pas un grand avenir à ce mouvement contradictoire et sans débouchés politiques, qui devrait logiquement s'essouffler dans le froid et les fêtes, s'il ne pouvait malgré tout mener à un certain chaos avant le retour de bâton et de nouvelles élections qui sifflent la fin de la récréation ?

copyleftcopyleft 

9 réflexions au sujet de « Les contradictions au sein du peuple »

  1. Mon sentiment est que le gouvernement ayant finalement lâché du lest, la révolte devrait s'amenuiser. Les raisons subjectives pour lesquelles un certain nombre de citoyens organisait des blocages n'ont plus lieu d'être (la taxe carburant). De plus ces images de violence tournant en boucle dans les médias, et désormais, le chantage et l'usage de la violence policière de la part du gouvernement - probablement à des fins d'intimidation - ne risque pas de favoriser l’essor du mouvement.

  2. Il y a tout de même au moins 20 ans de contentieux, ce qui est un peu plus que des rancœurs à connotations psychodramatiques.

    Cette révolte protéiforme des GJ n'est pas prête de se dissoudre, d'autant plus que les réseaux sociaux sont d'ordre rhizomatique, donc incontrôlables par une énarchie enkystée dans une mentalité de maîtres des forges du XIX éme siècle, malgré ses proclamations vintage de start up dans lesquelles ils n'ont jamais travaillé.

    Tout cela est d'un grotesque achevé, des cons dominants brimant d'autres cons dominés.

    • Pour le moment le mouvement a l'air de tenir bon malgré le déploiement policier. Si 100 000 personnes sont descendues dans la rue malgré l’impressionnante orchestration médiatique visant à intimider, cela veut dire qu'en temps "normal" combien auraient manifesté ? La journée d'aujourd'hui était symboliquement importante car elle liait l'écologie et le social, gilets jaunes et gilets verts. A suivre ..

    • "Tout cela est d'un grotesque achevé, des cons dominants brimant d'autres cons dominés"

      J'apprécie beaucoup ta manière de résumer en profondeur de vraies réalités.
      Reste que même ce type de constat peut être remis en question du fait que le propre d'une connerie consciente d'elle même est intelligence.
      De là à dire que c'est l'intelligence qui va s'imposer ...Il y a un pas difficile à franchir du fait qu'on est dans une histoire et que ce pas est un pas après l'autre , après l'autre , après l'autre......
      D'autre part , du fait du contexte et notamment le climat, mais pas que , c'est une course à pied qui s'impose ; donc je ne suis pas du tout optimiste ; mais sauf à me jeter au fleuve , ce qui n'est pas dans mes actuelles intentions, c'est con, mais je vais devoir faire encore un pas ,et un autre et un autre .
      Amicalement : un vieux con à un autre con.
      Je poste , je poste pas? .........

  3. Le mouvement ne va pas s'arrêter du jour au lendemain, des groupes peuvent s'en réclamer pendant des années mais je serais étonné que les vacances de Noël n'y mettent pas un terme. Tout dépend sans doute de ce que fera Macron (s'il était gaullien, il mettrait son poste en jeu par des élections).

    Ce que je trouve le plus fascinant, c'est à quel point on se monte facilement la tête à chaque mouvement social ou élection présidentielle. Il semble qu'on n'en ait pas marre de toujours tomber de haut. Ce qu'on veut par dessus tout, c'est y croire encore, coûte que coûte, plutôt le mensonge que la triste réalité et pour cela les plus convaincus continueront. Ce mouvement, je le répète, était justifié et on peut en attendre un réel progrès mais pas de miracle.

    • Je doute que beaucoup s'imaginent que c'est le grand soir ou grande aurore, la plupart doit bien constater qu'il s'agit d'un mouvement tectonique de quelques ångströms.

      Quant à Macron gaulliste, c'est une galéjade, rien de son CV ne ressemble à de Gaulle qui a quand même risqué sa peau en 14-18 et 39-45 devant des fusils, mitrailleuses, avions militaires et blindés. Macron est un fils à papa sponsorisé par le MEDEF, rien de plus.

      Ce clown n'a même jamais travaillé dans une start up, et encore moins inventé le fil à couper le beurre.

    • Ca n'est qu'un mouvement de guérilla dont personne ne peut prévoir la queue de comète, sans même parler de plan sur la comète. Il se trouve qu'un certain nombre de gilets jaunes s'aperçoivent qu'ils sont les dindons de la farce.

      Quand je travaillais en France, je constatais à quel point les salariés râlaient, se chiaient dessus, tout en avalant des grosses couleuvres sans rien se bouger le cul pour rectifier le tir, des feignasses complètes sur le plan stratégique.

      J'étais donc seul sur le pont à brandir mon sabre face à des patrons totalement corrompus et ignobles d'avidité. J'y ai passé des centaines d'heures et des dizaines de milliers d'Euros en procédures juridiques.

      • Curieux que personne chez les éditorialiste de gauche (Politis, Reporterre etc.) ne relève le nouveau jeu dangereux de Macron consistant à ré-introduire un débat "identitaire" - à la manière de Sarko - comme réponse à ce mouvement. Si l'extrême droite n'existait pas, ces gens là l'inventerait. Histoire de détourner les colères sur les immigrés. Du grand classique.

  4. à Paris ce ne sont que des pierres et des flammes contre du gaz et de la flotte, rien de bien intéressant...
    Par contre les actions en province sont à regarder de près ; cela ne m'étonnerait pas que l'on s'achemine doucement mais sûrement vers un blocage général, ce qui serait super sympa pour les mercantiles fêtes de Noël ! Je pense que ça doit être tendu chez Amazone France et consorts... Tout ça s'est pas bon pour le business...
    Sinon, les 300 € de la facture de gaz, c'est encore d'actualité ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

To create code blocks or other preformatted text, indent by four spaces:

    This will be displayed in a monospaced font. The first four 
    spaces will be stripped off, but all other whitespace
    will be preserved.
    
    Markdown is turned off in code blocks:
     [This is not a link](http://example.com)

To create not a block, but an inline code span, use backticks:

Here is some inline `code`.

For more help see http://daringfireball.net/projects/markdown/syntax