L’erreur de prospective d’Homo Deus

La prospective impossible

L'accélération technologique nous a rendus plus sensible à quel point la technique est notre destin et ne dépend pas de nous, contrairement à ce que les écologistes ont voulu croire (jamais la critique de la technique n'a arrêté le progrès). Cette simple constatation nous oblige à passer de l'utopie à la prospective, tout comme on essaie d'évaluer l'augmentation future des températures ou de la population. Que la prospective soit nécessaire ne veut pas dire cependant qu'elle soit vraiment possible. C'est la première chose qu'il faut apprendre, constituant la limite de l'exercice. Il n'est donc pas si certain que nous puissions faire preuve de clairvoyance ni que notre clairvoyance soit tellement utile, qu'elle ait le pouvoir de modifier nos comportements par l'information, car s'ajoute à la difficulté le "putain de facteur humain" qui n'incarne certes pas l'intelligence de l'homme mais bien sa connerie dévastatrice (nationalisme, fanatisme, démagogie) dont la prospective n'est pas épargnée.

Si l'Homo sapiens est aussi un Homo demens, ce n'est pas un hasard, c'est que la cause de la folie humaine n'est rien d'autre que la raison qui déraille, le langage qui trompe, les faux savoirs. Dès l'apparition des premiers langages narratifs apparaissent les esprits des choses sacrées, des animaux et des morts, jusqu'aux grandes religions qui prétendent annoncer notre avenir en nous inscrivant dans un grand récit qui donne sens à notre existence. L'humanité n'est pas un miracle de sagesse mais une espèce crédule. Ce n'est pas la vérité qui règne à l'origine mais l'erreur, la peur des fantômes. Il n'y a rien de moins naturel que la science qui ne doit sa survie qu'à son efficacité pratique. Un minimum de réalisme est en effet indispensable dans la vie quotidienne et l'usage des techniques qui détermineront notre évolution mais l'idéalisme est consubstantiel à l'être parlant qui habite des fictions, un monde raconté qu'il ne voit pas. Nous croyons aux mots, à l'existence des idées et de l'esprit - même en sachant que ce ne sont que des fictions. Depuis tout petit, on aime bien se raconter des histoires avec la mauvaise jouissance d'y croire assez pour s'en effrayer. Dans la grande Histoire, ces moments de foi partagée dans un récit commun suscitent de grands enthousiasmes mais qui peuvent mener à des massacres. Malgré sa prétendue divinité sur laquelle on s'extasie, on ne peut attendre de l'humanité un comportement entièrement rationnel alors que son exigence de rationalisation est elle-même un peu folle.

Dans ces conditions, il faudrait se rendre à l'évidence qu'il est impossible de faire de la prospective - qui se trompe toujours, ne faisant que prolonger à l'extrême des tendances actuelles, sans tenir compte par définition de l'après-coup ni même de nombreux cycles ou retournements dialectiques, et bien sûr en ignorant les nouvelles découvertes à venir. Cependant, qu'elle soit impossible n'empêche pas qu'elle soit nécessaire. Les financiers savent qu'en dépit de toutes les incertitudes et les inévitables échecs, investir dans l'avenir reste rentable globalement. En fait, il y a quand même de nombreux phénomènes prévisibles, des tendances lourdes qui ne vont pas disparaître, des risques dont il faut se prémunir. Ne pas tout savoir, n'est pas ne rien savoir même en sachant qu'on a des chances de se tromper. Le scepticisme intégral est intenable alors qu'il nous faut juste ne pas être dogmatiques, ne pas trop se fier aux prévisions, rester attentifs et prudents, prêts à changer d'avis avec l'expérience et corriger nos erreurs. Il n'est pas évident d'adopter cette attitude scientifique, pas plus que d'évaluer les perspectives à long terme mais le plus imprévisible reste la façon dont la société s'adaptera à des évolutions auxquelles elle tentera de résister de façon plus ou moins désastreuse. Il n'est pas sûr qu'on puisse éviter de passer par le pire, qui seul nous ramène au réel - comme le krach seulement met un terme aux bulles spéculatives qui s'emballent. L'utilité de la prospective ne peut donc être surestimée, elle reste malgré tout vitale.

S'il y a une chose au moins qu'on peut faire, c'est réfuter les mauvais diagnostics et les prédictions trop simplistes qui nous mènent dans des impasses, loin des véritables enjeux tels qu'ils peuvent nous apparaître aujourd'hui. Bien sûr, il ne suffit pas de ne pas être un optimiste béat pour être plus lucide, le catastrophisme est tout aussi exagéré, n'aidant pas aux actions praticables. Il est difficile à contrecarrer car une catastrophe est toujours possible, mais pas aussi certaine ni aussi totale que nous l'annoncent ces prophètes de malheur qui s'imaginent plus savants que les savants. Le plus désespérant, c'est de voir comme on préfère s'effrayer de fausses prédictions (fin du pétrole, fin du travail, fin de l'humanité, transhumanisme, immortalité, homme dieu!) toutes choses hors de la réalité, au lieu de se concentrer sur les véritables risques pourtant considérables (réchauffement, effondrement de la biodiversité, bioterrorisme, inégalités).

Homo Deus

Il apparaît ainsi bien dérisoire de fantasmer un Homo Deus, comme dans le dernier livre d'Harari qui illustre un certain nombre des dérives de la prospective. Je dois dire que j'avais beaucoup apprécié Sapiens, étonné d'y retrouver l'importance du récit sur lequel j'insiste aussi - mais sans en faire la causalité dernière. J'avais déjà souligné cette divergence fondamentale sur le rôle des puissances matérielles après-coup (en dernière instance) dans l'évolution (où l'idéologie n'est pas aussi importante que son résultat). Le point de vue idéaliste fictionnel de l'auteur minimise en effet les causalités matérielles au profit d'un auto-développement contingent (ramené à de simples mèmes, tout comme égalité et liberté seraient des valeurs arbitraires). Il reconnaît bien "MAIS ÇA MARCHE !" sauf qu'il devrait y voir un principe de sélection où c'est le réel qui a raison, pas l'idéologie qui serait toute puissante. Cela n'empêche pas la nécessité de la fiction pour rassembler des masses mais la fiction n'est pas une pure invention, même si elle est toujours trompeuse de quelque façon, c'est un produit du milieu culturel et ce qui compte, c'est le résultat matériel. Si l'erreur sur les causalités ne changeait pas le passé dont il faisait le récit avec talent, cet idéalisme, mêlé de scientisme et de philosophie à la petite semaine, invalide par contre ses projections dans l'avenir. Avec Homo Deus, beaucoup plus idéologique que le précédent, l'auteur atteint visiblement ses limites. On est même étonné de cette arrogance de l'ignorance qui va jusqu'à se prendre pour Dieu !

Répétons qu'il reste très important de montrer en quoi la narration est effectivement constitutive de notre conscience humaine en faisant exister un monde commun, faisant exister ce qui n'est pas présent et donc aussi ce qui est pure fiction comme une personnalité morale constituant l'entreprise ou une religion qui peut lier des inconnus. Ce qui fait de nous des hommes est tout entier là, dans le langage commun qui nous donne place dans un récit et sens à notre mort (en notre absence future). Jusque là on est bien d'accord. Sauf, qu'introduire l'après-coup de la sélection par le résultat introduit des causalités très matérielles là où il ne voit qu'illusion rétrospective et arbitraire du signe. On ne vit pas dans l'imaginaire, on se cogne au réel. Surtout, ce que manque cet idéalisme post-moderne, c'est le fait que l'évolution technique a sa propre logique, que les divers récits ne font qu'habiller et ne déterminent pas. Le langage narratif permet de parler de ce qui n'existe pas, il permet de mentir, mais permet aussi de transmettre des techniques et procédures élaborées qui s'imposent par leur efficacité. C'est par cette puissance effective que le langage s'est imposé, plus que par ses mythes, par le progrès technique sous pression du milieu (militaire notamment) plus que par ses rites magiques ou sacrifices. Ce n'est pas le développement de l'Esprit ou de l'Humanité, d'une essence originaire, ni même de ses contradictions internes mais une évolution matérielle et cognitive, qui sélectionne ce qui marche et ne serait pas si différente dans les grandes lignes pour d'autres êtres parlants sur d'autres planètes.

Le monde d’aujourd’hui est dominé par le package libéral : individualisme, droits de l’homme, démocratie et marché.

L’idée fondatrice des religions humanistes comme le libéralisme, le communisme et le nazisme est qu’Homo sapiens possède une essence unique et sacrée qui est la source de tout sens et de toute autorité dans l’univers. Tout ce qui arrive dans le cosmos est jugé bon ou mauvais en fonction de son impact sur Homo sapiens.

Les humains ont-ils, en sus de leurs intelligence et puissance supérieures, quelque étincelle magique qui les distingue des porcs, des poulets, des chimpanzés et des programmes informatiques ? En ce cas, d’où vient cette étincelle ? Pourquoi sommes-nous certains qu’une intelligence artificielle ne pourrait jamais l’acquérir ? Et s’il n’existe pas d’étincelle de ce genre, aurait-on des raisons de continuer d’assigner une valeur spéciale à la vie humaine alors même que les ordinateurs dépasseront les hommes en intelligence et en puissance ?

Incontestablement, l'auteur pose les questions de l'époque, celles d'une identité humaine confrontée aux neurosciences, aux robots, au transhumanisme, au cyborg, voire à la perspective d'extraterrestres, mais il y répond bien mal, en tordant souvent la réalité (le nazisme n'est pas un humanisme!). Pour faire de l'Homme un Dieu, il lui faut une conception simpliste de la religion et de Dieu. La religion instituée, qu'il oppose à la spiritualité libératrice, est réduite à des croyances communes organisant la société, ce qui l'assimile au communisme mais aussi à la croissance comme au capitalisme, "individualisme, droits de l’homme, démocratie et marché" étant ravalés à de simples croyances (ce que beaucoup d'écologistes croient en effet).

Tout devient ainsi croyance mais sa grande thèse, c'est que notre religion depuis les Lumières, et qui serait cause de tout, ce serait l'humanisme. Ce n'est pas très original puisque c'est bien la thèse du marxisme notamment (de Feuerbach, d'Auguste Comte, etc.), mais en faire la religion de notre temps est plus contestable, car des religions, il y en a beaucoup encore. D'ailleurs, l'humanisme serait plutôt d'origine religieuse qu'une nouvelle religion, et difficile à soutenir au contraire, on le voit bien, sans un Dieu qui nous distingue des machines et des bêtes. La science et les droits de l'homme sont d'un autre ordre que la religion et s'il y a bien des humanistes athées qui s'en réclament, ils sont à la fois très minoritaires et en désaccords entre eux alors qu'on dirait qu'ils ne font qu'ânonner un credo universel et qu'ils tiennent les manettes de la société. La séparation de l'Eglise et de l'Etat fait effectivement de celui-ci la cité de l'homme en opposition à la cité de Dieu, pas une nouvelle religion pour autant. En tout cas, ce n'est pas l'humanisme qui modèle le monde, étant tout au plus l'idéologie de ce monde. L'individualisme subjectiviste est le produit de la société de marché et non l'inverse. Surtout, la mort de Dieu n'est pas forcément la divinisation de l'homme : il ne s'agit pas de ramener le paradis sur terre mais de ne plus croire au paradis. La figure de l'homme est récente, comme l'a montré Foucault, et tend plutôt à se dissoudre dans l'être-parlant et les rapports sociaux sans que cela ne mette en cause notre humanité ni puisse nous convertir à un ridicule "dataïsme", une religion des données absurde qui succèderait à la religion humaniste supposée avoir succédé au monothéisme dans le grand récit globalisant qui nous en est fait. On nage en plein n'importe quoi.

C'est l'occasion quand même de montrer qu'une religion de l'humanité (telle que celle d'Auguste Comte) n'a aucun sens et que l'humanisme ne peut tenir lieu de religion. D'abord, l'espèce humaine, cela n'existe pas, ce ne sont que des mots et le produit d'une évolution encore en cours, forgée par l'extériorité, c'est une erreur de réduire un organisme à un algorithme alors qu'il est adaptation constante à son milieu (et une sorte de vache peut devenir baleine!). Ce qui existe ce sont les humains actuels et notre monde en perdition. Ensuite, l'humanité n'est pas biologique mais dans l'appartenance à une communauté humaine et un langage commun, ce que ne veulent pas voir ceux qui effacent les différences avec les animaux. Enfin, Dieu c'est l'Autre, le sens qui nous vient d'ailleurs, venant combler son absence, l'absence d'interlocuteur et de garant de la vérité. Le soufi Al Hallaj affirmant "Je suis Dieu" avait donc tort. Dieu existe bien en nous - on peut dire qu'il est inconscient - mais ce n'est pas nous, il représente l'extériorité, sous les traits de traditions héritées, d'une vérité elle aussi extérieure. On ne se fonde pas sur soi-même mais forcément sur une extériorité qui nous dépasse et nous rassemble. Si l'être-parlant détaché de sa nature doit effectivement donner sens à un monde qui en est dépourvu, ce n'est pas en le tirant de lui-même, de son expérience intérieure (p553 sqq). Contre les nietzschéens et les discours publicitaires flattant les consommateurs comme si nous étions des "self made man", il faut rétablir que nous ne créons pas le sens, le sens vient toujours des discours actuels et de l'évolution du monde qui sera notre avenir collectif, il n'est pas individuel, il n'est pas dans nos oeuvres mais dans nos engagements. C'est pourquoi l'écologie a plus de chances de prendre la suite des religions, faisant référence à une transcendance extérieure qui nous rassemble et oriente notre action - plutôt que le risible "dataïsme", simple resucée de la cybernétique, l'important n'étant pas tant le pouvoir des chiffres qui nous permettent de réagir à temps, que la transcendance du monde (que nous dévastons) exigeant notre action.

Comme le capitalisme, le dataïsme est né sous la forme d’une théorie scientifique neutre, mais il se transforme actuellement en une religion qui prétend déterminer le bien et le mal. La valeur suprême de cette nouvelle religion est le « flux d’informations ».

Ce système cosmique de traitement des données serait pareil à Dieu.

Au XXIe siècle, les êtres humains se mettront en quête d’immortalité, de bonheur suprême et de la divinité. Ce n’est pas une prédiction très originale ni très perspicace. Elle reflète simplement les idéaux traditionnels de l’humanisme libéral.

Ces raccourcis prêtent à rire : faire du numérique une religion, le comparer à Dieu ou s'imaginer qu'une fois abattus les barrières à notre longévité, et servis par des robots, nous serions comme des dieux. C'est une imbécilité de prétendre que l'homme pourrait être Dieu et c'est isoler l'individu de son milieu. Ce n'est pas parce qu'on serait équipés des dernières technologies, délivrés de la faim, de la guerre et des épidémies qu'on serait des dieux pour autant alors qu'on reste soumis aussi bien aux modes du moment et mouvements politiques qu'aux ouragans, aux inondations, au feu, sans parler des éruptions volcaniques ou des tremblements de terre... Devant le déchaînement des éléments ou les transformations sociales, même s'il a un robot-aspirateur, notre Homo Deus fait pâle figure et peut repasser ! Comparer la puissance de nos techniques à des capacités divines est une figure de style très exagérée même si "Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie". C'est encore l'exemple de se mettre à croire aux images employées, prendre la métaphore au mot. Tout cela est d'une naïveté désolante, aussi bien sur la divinité que sur les progrès techniques, ne faisant d'ailleurs que reprendre le mythe de Prométhée où la maîtrise des techniques et du feu était censée pousser les humains à l'hubris de se prendre pour des dieux ! En fait, l'erreur commune, à chaque fois qu'on se projette sur le très long terme, que ce soit dans les utopies politiques ou technologiques, c'est d'arriver à la disparition du réel, des causes matérielles, de la séparation du sujet et de l'objet dans un fonctionnement éternel et sans accrocs - Extériorité entièrement absorbée par l'intériorité, fin de l'ignorance et de l'entropie, qui se traduit paradoxalement par la fin de l'humanité elle-même...

En effet, l'excès d'honneur fait à un homme divinisé se retourne immédiatement dans un excès d'indignité, réduit à un automatisme algorithmique. On a droit a tout un développement convenu sur l'absence de libre-arbitre qui n'a rien de nouveau, qu'on retrouve partout et qui est basé sur la fausse évidence que notre valeur humaine serait toute dans un libre-arbitre inconditionné, ce qui n'est rien d'autre qu'une définition religieuse, condition de la culpabilité et du péché. On peut tout-à-fait soutenir que notre humanité est dans notre liberté mais plutôt comme conscience morale, souci de l'autre, qui certes n'est pas sans fortes déterminations, et nous distingue assez des animaux. Ce n'est pas le lieu d'examiner plus sérieusement le concept de liberté (de parole), jamais plus sensible que lorsqu'on ne sait pas quoi faire ou dire (malgré le déterminisme physique et social), mais c'est une autre erreur de s'imaginer que la démocratie a besoin de notre liberté alors qu'elle n'a besoin que de notre consentement par le vote - ce qui n'est pas automatisable. Il est encore plus comique de s'imaginer que le marché serait basé sur la croyance dans le libre-arbitre alors qu'il l'est sur la connaissance de ses propres intérêts (autonomie) et notre supposée rationalité économique, "la faculté exclusive qu'a chaque individu de connaître ses intérêts mieux que tout autre", comme disait Turgot. D'une certaine façon, Harari tient compte du caractère productif de la liberté puisqu'il avoue que "Si le libéralisme a réussi, c’est plutôt parce que attribuer une valeur à chaque être humain ne manquait pas de sens sur le plan politique, économique et militaire", mais il maintient que c'est la croyance dans la liberté qui en serait l'origine ! Il faudra certainement abandonner la croyance dans un libre-arbitre absolu mais c'est une façon de se créer des problèmes imaginaires pour les résoudre de façon imaginaire. On y voit bien se manifester le trouble sur notre identité introduit par l'intelligence artificielle et les neurosciences, mais comme si cela devait mener à dissoudre complètement les différences, et faire donc disparaître notre humanité...

Que sera notre futur ?

Après toutes ces spéculations hasardeuses, on n'est pas plus avancé sur notre avenir le livre terminé. Sans pouvoir prétendre prédire ce qui nous attend, on peut du moins tenter de cerner une version plus réaliste de ce qui devrait nous préoccuper pour les 50 prochaines années, au-delà cela n'a guère de sens. Il y a des risques d'effondrements réels localement qui peuvent impacter une grande partie de la population, comme il peut y avoir des pandémies (d'origine naturelle ou bioterroriste) favorisées par la surpopulation et les transports. Toutes sortes de catastrophes naturelles peuvent modifier le paysage (comme des éruptions volcaniques se multipliant avec la fonte des glaciers). Si l'unification du monde ne peut plus s'arrêter à l'ère des réseaux planétaires, elle pourrait passer par une phase de désagrégation, de chaos populiste ou de guerre (dont on n'est pas encore délivré). Ce ne sont pas des détails mais qui restent très incertains alors que, ce qui est certain, c'est que les migrations et le métissage devraient s'intensifier (en même temps que la revalorisation du local sans doute), que nous allons continuer aussi à peser sur notre environnement, au moins jusqu'au pic de population, et que la température va continuer à monter, mobilisant de plus en plus les gouvernements, espérons-le ; comme le souligne le GIEC, la capture du CO2 devrait être décisive mais c'est loin d'être gagné même si elle est devenu plus crédible dernièrement. En tout cas, ce ne sont pas tant les ressources ni l'énergie qui vont manquer, encore moins l'espèce humaine qui pourrait disparaître, mais les milieux écologiques qui sont menacés - avant de tenter de les reconstituer ?

Notre futur technologique est forcément moins assuré puisque des innovations changent régulièrement la donne mais on peut du moins affirmer que s'il n'y aura pas d'Intelligence Artificielle dominant le monde, pur fantasme, elle sera bien omniprésente et nous serons sous une surveillance implacable ; s'il n'y aura pas de fin du travail, il sera de plus en plus relationnel avec un nécessaire développement humain et toujours des inégalités à corriger ; s'il n'y aura pas de fin de l'humanité, ce sera (à plus long terme) une humanité modifiée, améliorée, augmentée avec sans doute des implants cérébraux, capables de lire les pensées et de moduler l'humeur, branchée sur l'extérieur et aidée par un assistant personnel qui nous connaît mieux que nous-mêmes. Il n'y a rien là dont on devrait s'effrayer ni qui sera si différent de nos vies actuelles entre rivalités et ennui, accrochés à nos appareils, car si nous avons beaucoup évolué au cours de l'histoire et encore plus avec le numérique, nous ne sommes pas si différents en fin de compte des Grecs comme Aristote (qui disait qu'il faut se savoir mortel et agir en immortel) ! Qu'on utilise des taxis-volants ou des voitures autonomes, qu'on colonise Mars ou l'océan, cela ne nous changera guère, ni fera de nous des dieux, notre part d'humanité étant plutôt dans notre finitude, notre fragilité, nos limites voire nos symptômes, nos failles trop humaines.

Quand on ne sait pas ce que c'est l'esprit, on peut l'imaginer flottant sur les flots. Quand on ne sait pas ce que c'est la conscience, on peut imaginer une conscience artificielle maléfique. Quand on ne sait pas ce que c'est l'information, on peut imaginer que c'est le pouvoir mystérieux des chiffres. La réalité est plus prosaïque, certainement pas idéale ni sans dangers mais sans grand rapport avec les récits de science-fiction qu'on en fait. Il est probable qu'on progresse sur ce point aussi dans le futur et que la prospective se fera de moins en moins sensationnaliste et plus utilisable avec le temps. L'Intelligence Artificielle devrait nous y aider (contre la connerie humaine). Cela montre du moins que la tâche est devant nous, il y a tout ce brouillard de rumeurs, de fausses nouvelles, de fantasmes, d'exagérations et de craintes irrationnelles à dissiper avant de pouvoir s'attaquer aux véritables problèmes posés par l'évolution technologique ou les risques écologiques et pouvoir enfin préparer l'avenir (du travail) ?

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12 réflexions au sujet de « L’erreur de prospective d’Homo Deus »

  1. "Prédire, c’est tenter de faire advenir. La prospective n’est alors rien d’autre qu’un outil pour faire advenir une forme de continuité et faire perdurer un système inchangé en donnant l’illusion de la mobilité, d’un futur en marche, alors qu’il est le garant de la sclérose. Faut-il pour autant jeter l’exercice de se projeter dans le futur avec l’eau du bain ? Non, à condition de lui redonner la place qui est la sienne, celle qui se situe entre la créativité, la spéculation et le travail normatif d’une pensée hypothétique."

    http://www.internetactu.net/2018/06/08/arretez-de-faire-de-la-prospective-faites-de-lhistoire/

    • C'est un point de vue de surplomb qui n'est pas le mien mais de prévoir les risques pour les minimiser. Il ne s'agit pas de faire preuve de créativité, au contraire, il s'agit d'avoir une méthode scientifique, le modèle étant le Giec. Ceux qui sont plus catastrophistes que le Giec sont des boulets supplémentaires mais il ne s'agit pas de défendre l'ordre établi. Il y a des questions sérieuses.

      • Pour prévoir les risques, il faut faire preuve d'une forme de créativité peu comprise qui se réfère à sa propre expérience. Ce qui signifie d'être créatif dans la façon de convoquer ses connaissances, mnémotechniques, sa mémoire, avec la distorsion créative que cela comporte.

        Ce qui correspond de fait à ce que font tous les scientifiques qui s'inspirent des théories-expériences présentes et passées pour en identifier les futurs les plus probables.

  2. ...Le scepticisme intégral est intenable alors qu'il nous faut juste ne pas être dogmatiques, ne pas trop se fier aux prévisions, rester attentifs et prudents, prêts à changer d'avis avec l'expérience et corriger nos erreurs...
    Je suis bien d'accord avec ça, mais on fait comment? Individuellement, collectivement, du groupe le plus petit aux groupes les plus grands, à toutes les échelles?

    • C'est la démarche scientifique, ce n'est donc pas nouveau. Pour ce qu'on peut faire, mon prochain texte tentera de montrer qu'on le fait déjà (même insuffisant).

  3. ...On est même étonné de cette arrogance de l'ignorance qui va jusqu'à se prendre pour Dieu !...
    Je suis en train de lire ce livre, parce que j'avais aussi apprécié le précédent, malgré le petit bémol que vous soulignez, et je trouve aussi que celui-ci n'est pas aussi bon. Mais je ne vois pas du tout que l'auteur se prenne pour Dieu. Il fait plutôt une description d'une évolution possible de notre "cosmologie" (au sens de Descola) (il ne prétend jamais que ce soit la vérité et perçoit très bien les limites de son exercice).

    • Oui, je savais que je poussais un peu le bouchon en l'écrivant. En fait j'avais écrit "jusqu'à nous prendre pour Dieu", ce qui est plus conforme à ce qu'il dit sauf que moi, je ne me prends pas pour Dieu, donc c'est bien lui qui se prend pour Dieu même en étant prudent et en disant bien que c'est plus proche des dieux grecs que du Dieu tout-puissant. Il fait état des limites de son exercice mais il y croit quand même et n'a pas appelé pour rien son livre Homo Deus (alors qu'il aurait pu l'appeler de l'humanisme au dataïsme). C'est bien son hùbris à lui. L'essentiel, c'est qu'il s'imagine la disparition du réel par l'immortalité - qui est immédiatement disparition de l'humanité. Ce n'est pas un livre très rigoureux mêlant idéologie (notamment végane et homosexuelle) avec les avancées de la neurologie et des technologies (ainsi que des réflexions amusantes sur les pelouses par exemple ou des réécritures de l'histoire simplistes, ne servant que d'illustrations dans son grand récit).

      L'intérêt du livre, c'est qu'il n'invente rien et ne fait que reprendre à sa sauce des discours existants (comme l'humanisme - j'avoue humblement ne pas avoir lu Ferry!), faisant apparaître leurs défauts. Ma critique ne vise pas l'auteur mais les erreurs à la base de ses prospectives et sans me limiter au livre (dans chaque texte je reprends des textes précédents, de là où j'en suis).

      Une cosmologie n'est pas une religion, le problème n'est pas l'existence d'un monde numérique bien réel, c'est qu'il nous mette en position divine et nous efface de l'existence aussi sec.

  4. ... il faut rétablir que nous ne créons pas le sens, le sens vient toujours des discours actuels et de l'évolution du monde qui sera notre avenir collectif, il n'est pas individuel, il n'est pas dans nos oeuvres mais dans nos engagements. C'est pourquoi l'écologie a plus de chances de prendre la suite des religions, faisant référence à une transcendance extérieure qui nous rassemble et oriente notre action...
    100% d'accord. Je crois que chacun de nous a besoin d'une place dans un cadre fraternel et transcendant.

  5. ....Cela montre du moins que la tâche est devant nous, il y a tout ce brouillard de rumeurs, de fausses nouvelles, de fantasmes, d'exagérations et de craintes irrationnelles à dissiper avant de pouvoir s'attaquer aux véritables problèmes posés par l'évolution technologique ou les risques écologiques et pouvoir enfin préparer l'avenir (du travail) ?
    Alors, aucune chance d'évoluer s'il faut attendre que le brouillard des rumeurs et des fausses nouvelles se dissipe! 🙂

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