Le langage de la conscience

Les progrès rapides de l'Intelligence Artificielle et de l'étude du cerveau posent à nouveaux frais la question de la conscience dont on voudrait doter les robots, imaginant le pire et mettant du coup en question notre identité humaine. C'est qu'il y a confusion entre différents niveaux de conscience. Il y a sans conteste une conscience qu'on peut dire animale ou cognitive, se distinguant de l'inconscience totale des automatismes ordinaires et impliquant une certaine conscience de soi, de sa position dans l'espace. On voit bien cependant que cela n'a rien à voir avec notre propre conscience qu'Alain assimilait à la conscience morale et qui est plus largement une conscience sociale et de notre responsabilité, ce qui constitue notre identité. Or, celle-ci n'est pas réductible au calcul ni à l'imitation mais implique le langage narratif, condition d'un monde commun, ainsi qu'un récit de soi, condition de l'individuation. On s'éloigne ainsi du cognitivisme comme de la crainte de pulsions maléfiques prêtées à tort aux machines pour retrouver les pulsions maléfiques des humains qui se racontent des histoires...

Il ne s'agit pas de contester les études de spécialistes comme Stanislas Dehaene, même s'il y a des théories divergentes, mais plutôt de savoir de quoi on parle quand on parle de conscience. On peut évacuer rapidement l'assimilation de la conscience un simple épiphénomène, ce qui est une mauvaise interprétation d'un retard de la conscience sur la décision (qui peut certes aller jusqu'à une demi seconde), mais le phénomène de la conscience a bien une fonction spécifique et un corollaire neurologique, ou plutôt plusieurs car il y a plusieurs types de consciences, pas seulement l'éveil, qui nous permet d'éviter automatiquement des obstacles. Il ne suffit pas non plus d'opposer la conscience aux réactions inconscientes, ce qui est la définition dominante mais qui recouvre différentes consciences et ne rend pas compte de ce qui constitue notre conscience humaine.

Il y a un niveau animal de conscience et de réflexion qui consiste à inhiber l'action pour rechercher des informations complémentaires et comparer différentes évaluations quand une réaction automatique inconsciente n'est pas été possible. C'est une conscience immédiate qu'on peut définir comme manque d'information, ce qui ne suffit pas à faire une personne consciente ni une conscience durable (conscience de soi et de sa place dans un monde commun). On est juste au niveau d'un traitement conscient, de la méta-cognition (notre savoir sur notre savoir), d'une centralisation des données et d'une reconstruction de la situation pour engager un mouvement, prendre une décision. Cette conscience se réduit ici à une focalisation de l'attention qui se substitue aux traitements parallèles automatiques (on parle de goulot d'étranglement), échappant en partie au moins aux automatismes de la nature (comportements instinctifs) ce qui implique aussi une certaine conscience de soi, de sa position, de ses possibles, y compris pour un animal. Rien ne semble s'opposer à pouvoir implanter un tel mécanisme dans un robot, cela paraît même indispensable.

Ce réductionnisme qui prétend reproduire notre conscience en la cherchant dans le cerveau nous réduit effectivement à des machines, faisant l'impasse sur notre formation et tout ce qui nous constitue de l'extérieur, ce que nous, nous appelons notre (petite) conscience. Les philosophes qui assimilaient conscience et responsabilité morale ne pouvaient avoir complètement tort mais il est clair qu'on ne parle pas de la même chose que la conscience animale. C'est ce qui peut choquer dans la prétention de donner une conscience aux robots, mettant ainsi en cause notre identité humaine qui est justement au coeur de notre conscience, de notre présence au monde et de nos préoccupations, au-delà de la biologie et du mécanisme cognitif lui-même.

Après avoir insisté sur les mauvais côtés de l'identité - nous enfermant dans notre passé ou nos habitudes (en-soi) et construite dans l'opposition à l'autre (au non identique, au bouc émissaire, à l'étranger, l'esclave ou l'animal) - il faut revenir sur ses côtés positifs et admettre que nous ne pouvons nous en passer, ne craignant rien plus que de perdre notre identité (on connaît le malheur d'être personne et qui donc désirerait être heureux mais fou?). De sorte que notre conscience est essentiellement conscience de notre identité (plus que simple conscience de soi animale), possibilité de dire "je" qui est un "nous" à qui on s'adresse puisqu'il n'y a de sens que commun sauf pour les idiots. Certes, on a vu que l'identité était multiple, changeante, floue, incertaine, contradictoire et surtout relationnelle. On se réclame de nos origines, d'une tradition, d'un peuple, d'une race ou de notre espèce seulement par défaut, quand on ne sait pas se réclamer d'une fonction, d'un titre ou d'une hiérarchie, de notre place dans la société ou de nos compétences particulières. La conscience de soi consiste pour nous à se poser en toute circonstance la question de notre identité, moins à la postuler ou l'affirmer qu'à la refaire, la reconstruire en posant sans cesse la question de notre reconnaissance, de qui suis-je pour les autres, ce qu'on attend de moi. La conscience de soi est d'abord conscience de soi au regard de l'autre, conscience de la représentation que l'autre a de moi et à laquelle on répond, pouvant nourrir la passion de la corriger au nom de notre véritable identité, l'image idéale que nous avons de nous-même, nos valeurs et appartenances, la continuité d'une histoire et la responsabilité qu'elle entraîne, celle de tenir son rang et de la parole donnée. Cette dimension identitaire de la conscience de soi sort du biologique et déborde la fonction de synthèse de la conscience, l'individualisation n'étant pas originelle mais construite à partir d'un discours courant qu'on adopte ou d'une nomination qui nous y intègre. Il faut insister sur le fait que le langage ne détermine pas seulement l'identité comme classification et différenciation statique mais surtout comme récit de soi permettant de se situer dans un parcours et de planifier notre avenir. Loin d'un simple éveil des sens, notre conscience se révèle identification narcissique et discours intérieur.

Ce qui spécifie notre humanité est bien difficile à définir, tout ce qui semblait nous différencier (du rire à la planification ou la fabrication d'outils) pouvant trouver au moins des ébauches animales. On a fini par se persuader qu'il n'y a de propre à l'homme que le langage narratif. Non pas seulement un langage de signes utilitaire ni, bien sûr, la communication, mais la possibilité de parler de ce qui n'est pas là, de raconter des histoires. Sans doute que les emboîtements en phonèmes, mots, phrases, unité de sens sont essentiels à la constitution d'une langue mais l'important, c'est le résultat qui fait exister un monde commun continuant à exister hors de nous, même quand on en est loin. Etienne Bimbenet fait de ce monde commun le marqueur de notre humanité, nous différenciant des chimpanzés notamment, mais il ne se rend pas compte que c'est le langage narratif qui le permet pas seulement la désignation. Tout le reste s'ensuit, vérité et mensonges, universel et intériorité, le besoin de donner sens, de se raconter, de forger un mythe des origines, d'instituer des religions du salut, de croire à une autre vie après la mort - refus de la conscience de la mort en même temps qu'affirmation qu'on vaut mieux que la vie animale et qu'on peut mettre sa vie en jeu pour ce qui nous dépasse, pour la reconnaissance des autres ou pour fuir la honte et le déshonneur. La responsabilité envers son interlocuteur serait d'ailleurs identique avec des extraterrestres tout comme la moralité inhérente au langage. Il faut souligner que l'existence d'un monde commun remet en cause la phénoménologie d'un sujet constituant. Sartre avait déjà remarqué que l'autre échappe à notre intentionalité, il a sa vie propre avec laquelle nous devons composer, mais, comme le montrera le structuralisme, c'est aussi le cas du monde culturel en dehors de nous, qui ne dépend pas du sujet mais s'impose à lui - tout comme le fait le système de production - structurant sa conscience (qui n'est pas simple, pure négativité, mais structurée), bien plus que la conscience ne structure son objet.

Comme je déplorais depuis longtemps "l'oubli du récit", j'avais été très agréablement surpris du succès rencontré par le livre de Yuval Harari, Sapiens, faisant du langage narratif la clef de notre révolution cognitive autour de 70 000 ans. A première vue, il disait la même chose que moi, mais en fait, c'est assez différent sur le fond, pas sur les faits. Pour lui, l'importance du langage narratif est de faire exister ce qui n'existe pas, donc le monde des esprits et des religions plus tardives. Il y voit la condition de coopérations élargies aux inconnus d'une même religion. On peut y objecter que les groupes élargis, impliquant une baisse de testostérone, précèdent un langage et une culture complexes dont ils sont une condition mais surtout, une langue commune est en soi un support suffisant aux coopérations éloignées même si des croyances communes renforcent la confiance et auront un rôle important.

Il reste crucial de montrer en quoi la narration (la prose du monde, le discours indirect, non pas la communication ni l'expression ou la poésie) est effectivement constitutive de notre conscience humaine en faisant exister un monde commun, faisant exister ce qui n'est pas immédiatement présent et donc aussi ce qui est pure fiction comme une personnalité morale constituant l'entreprise aussi bien qu'un autre monde, monde des morts et des esprits où Yuval Harari ne voit que des mythes aussi arbitraires que les langages dans leur diversité (tout comme égalité et liberté seraient arbitraires). Sauf, qu'introduire l'après-coup de la sélection par le résultat introduit des causalités très matérielles là où il ne voit qu'illusion rétrospective et arbitraire du signe, comme si le langage et l'idéologie n'avaient aucun rapport avec l'infrastructure et le monde dont ils parlent, simples mèmes qui se reproduisent pour de mystérieuses raisons... Il est vrai que si la narration institue un monde commun, cela n'empêche pas qu'il y ait une diversité de récits en concurrence et donc plusieurs "mondes communs", contradiction qui nous divise, nourrit les conflits et la nostalgie d'une communauté perdue, d'un sens unique. "Aussi faut-il suivre le (logos) commun", dit Héraclite "mais quoiqu’il soit commun à tous, la plupart vivent comme s’ils avaient une intelligence à eux". Ce que manque cet idéalisme post-moderne ne voyant qu'arbitraire des mythes et relativisme culturel, c'est la logique du récit d'un côté et le fait massif que l'évolution technique a sa propre logique, que les divers récits ne font qu'habiller. Certes, l'idéologie a un rôle décisif localement, ce qu'un matérialisme mécaniste ne pourrait expliquer, mais il ne faut pas pour autant inverser les causes. S'il y a bien un développement cognitif et culturel, ce n'est pas tant l'auto-développement de l'Esprit ou de l'Humanité ni de ses contradictions internes mais une évolution matérielle sous pression environnementale, largement indépendante de nous, qui sélectionne ce qui marche et ne serait pas si différente dans les grandes lignes pour d'autres êtres parlants sur d'autres planètes avec d'autres idéologies.

Le tournant linguistique des années 1960, qui était parti pourtant de la morphologie du conte, a bizarrement négligé le cadre narratif pour se focaliser sur la phonologie et les structures mais la pensée ne se réduit pas aux symboles ni aux signifiants, elle raconte des histoires et donne des explications causales qui ne relèvent pas de la pratique, d'un apprentissage répété, mais d'un savoir hérité, dogmatique. Ces fictions justificatrices et normatives font exister un ordre imaginaire intersubjectif (fétichisme de l'argent, hiérarchie, etc.) qui n'est pas illusoire pour autant mais fonctionnel, productif et donc lié intimement au mode de production. Ainsi, on peut penser que le langage narratif est une condition nécessaire à la projection dans un futur lointain, ce n'est peut-être pas une condition suffisante si on en croit les mythes des origines tournés plutôt vers le passé. Sans doute qu'avec l'agriculture, l'attente des récoltes a dû renforcer le souci de l'avenir mais plutôt sous la forme cyclique d'un éternel retour semble-t-il. A notre époque, c'est l'accélération technologique et les menaces écologiques qui nous rendent inquiets de l'avenir et nous obligent à la prospective, anxieux ou impatients de connaître la fin de l'histoire. Ce qui nous paraît inhérent à la conscience ou à la narration risque de n'être lié finalement qu'à notre stade actuel ?

Le langage est aussi vieux que la conscience, - le langage est la conscience réelle, pratique, existant aussi pour d'autres hommes, existant donc alors seulement pour moi-même aussi. (Karl Marx, L'idéologie allemande)

On voit comme il suffit du langage narratif, presque rien, pour distinguer radicalement le monde de l'être parlant et celui de l'animal. Notre conscience humaine narcissique (sous le regard des autres) est essentiellement un produit du langage, la continuité d'un récit (qui ne se réduit pas à la mémoire), nous occupant à "vivre dans l’idée des autres d’une vie imaginaire" (Pascal). La caractéristique de notre conscience que ne prennent pas en compte les cognitivistes, c'est qu'elle consiste en un bavardage continuel (il n'y a pas que les fous qui entendent des voix, ils ne font que les attribuer à d'autres). Plus qu'imagination ou flux de sensations, notre conscience est biographique et sociale. On pense aux autres, à ce qu'ils pourraient dire et les pensées qui nous viennent sont le plus souvent des phrases, des argumentations. Que ce soit aux reproches imaginés de quelqu'un d'autre qu'on répond silencieusement, en ruminant ses griefs, ou des chansons insistantes ou toutes sortes de discours ou commérages, ce sont moins des "réflexions" que des formulations qui nous viennent et la reconstruction permanente de notre histoire.

C'est tout cela qu'on semble oublier en réduisant la pensée à un flot d'informations ou de calculs, qui existent bien dans notre cerveau et notre système de perception, mais auxquels on voudrait prêter paradoxalement une volonté individuelle qui n'a aucun sens hors d'une conscience sociale et d'un récit de soi ! On ne voit pas encore comment on pourrait implanter ce genre de conscience dans un robot pour le doter d'une véritable identité. Il faudrait d'abord comprendre le langage, ce qui est loin d'être le cas jusqu'ici. Qu'on implante dans une Intelligence Artificielle l'équivalent d'une conscience animale (qui pourrait souffrir ?) n'a pas du tout la même portée. Ce que cela révèle, au contraire, c'est ce qui nous en distingue et nous fait humains, irrémédiablement, qui se résume finalement à croire aux histoires qu'on nous raconte...

Suite : L’existence éthique de l’être parlant.

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27 réflexions au sujet de « Le langage de la conscience »

  1. Dans mon cas, qui ne doit pas être le seul, j'observe que pendant mes rêves ma conscience, sorte de mise en perspective, s'exerce toujours alors que le scénario environnemental, personnes, lieux, vient de je ne sais où.

    • Moi, je rêve peu. Ordinairement je ne fais que ressasser les soucis de la journée. Il y a bien sûr des exceptions. Je ne pense pas cependant que les rêves appartiennent complètement au langage, d'ailleurs les animaux rêvent. Freud parlait de "mise en scène", on est donc plutôt dans l'image, sauf que les personnages y parlent et que le psychanalyste n'a affaire qu'au récit du rêve, où les mots choisis sont significatifs, renvoyant à un supposé texte sous-jacent. On ne peut pas parler vraiment de conscience si on dort, mais on a un statut d'observateur, rarement critique. On peut paraît-il s'exercer malgré tout à maîtriser ses rêves, ce qui se rapprocherait de la conscience, d'une demi-conscience ?

      • Je dois être un cas à part, car dans certains de mes rêves, il y a du langage, des sortes de dialogues et réflexions qui seraient dignes d'un livre, et qui me font penser que mon mode de réflexion onirique fait partie d'une autre personne/monde que mon mode de réflexion diurne.

        Le problème, c'est qu'il ne m'en reste que des bribes au réveil.

        • Je dis bien que les personnages d'un rêve parlent mais il y a aussi des situations sans parole, le rêve n'étant pas entièrement langage mais aussi réminiscences, consolidation de la mémoire, le langage s'y introduisant plutôt comme reste diurne. Du moins, c 'est une hypothèse pour ne pas annexer complètement le rêve au langage du fait que les animaux rêvent aussi.

  2. Les progrès rapides de l'Intelligence Artificielle et de l'étude du cerveau posent à nouveaux frais la question de la conscience dont on voudrait doter les robots, imaginant le pire et mettant du coup en question notre identité humaine
    Le clonage (Dolly) me semble être un évènement qui remet question notre identité de façon très bouleversante. Peut-être encore plus que les robots "intelligents". Je me suis dit à l'époque de Dolly que le clonage, bien qu'il ne concerne que si peu d'êtres vivants aujourd'hui, allait être le rocher sur lequel les religions du livre allaient se fracasser (le Bouddhisme ou l'animisme résistant mieux), est-ce en cours?

    • Je ne vois pas l'importance du clonage sinon qu'il a fait fantasmer comme l'IA car on imaginait le clonage comme un double réel, y compris de l'esprit, alors que le génome n'est pas tout du tout, ce n'est pas différent des jumeaux.

  3. Certes, l'idéologie a un rôle décisif localement, ce qu'un matérialisme mécaniste ne pourrait expliquer, mais il ne faut pas pour autant inverser les causes
    Un matérialisme mécaniste pourrait l'expliquer s'il intégrait que l'idéologie est une réalité en interaction avec les autres réalités. Le mécanisme idéologique, quand il concerne une idéologie collective, apporte une cohésion à un groupe, cette cohésion est bien un phénomène matériel.

    • Non, il faut maintenir le dualisme de l'esprit et de la matière qui sont deux domaines différents avec leurs lois propres. Il est vrai que l'idéologie devient une puissance matérielle quand elle s'empare des masses et assure sa cohésion mais cela ne dit rien de son contenu. Le matérialisme mécaniste supposerait que l'idéologie dérive directement des conditions matérielles, ce qui n'est pas le cas étant seulement sélectionnée après-coup par le résultat matériel. Même si l'idéologie dépend de la position sociale, la théorie de la conscience-reflet qu'adoptait la plupart des marxistes, y compris Lukàcs, ne tient pas la route, il y a bien interactions entre deux ordres distincts, l'idéologie étant dépendante de l'histoire alors que l'économie dépend des techniques, ce qui finit par influencer l'idéologie qui l'intègre dans son récit.

      • A un premier niveau, la réalité n'est qu'une, et il peut donc être légitime de considérer la réalité de nos représentations comme une réalité en interaction avec les autres réalités, surtout s'il s'agit d'idéologie dont le poids peut être très important, comme c'est le cas avec les religions ou le fascisme ou le communisme (sans vouloir les mettre dans le même sac). A un second niveau, le dualisme de l'esprit et de la matière est un choix de catégorie assez efficace, et à ce titre il est aussi légitime de l'utiliser.

  4. Que ce soit aux reproches imaginés de quelqu'un d'autre qu'on répond silencieusement...
    Cela me provoque une question saugrenue: "mais comment pourront se confesser les robots et à qui?"
    "Quels seront donc les péchés que les robots pourraient concevoir?"
    péché/culpabilité=conscience

    • Oui, on peut faire dériver la conscience de la culpabilité et du devoir-être. La question de l'émergence de la conscience peut se prendre au niveau du développement de l'enfant et de son individuation (du social à l'individuel) où le mensonge révèle une intériorité opaque à l'autre et la culpabilité (si présente chez les enfants) interroge son rapport à l'autre, éveillant sa conscience morale, sa responsabilité d'être parlant.

      Un robot pourrait se demander s'il n'a pas déçu, s'il a effrayé, se réglant sur les réactions des utilisateurs pour s'améliorer, il ne pourrait se sentir coupable ni avoir honte.

  5. Ce texte m’a donné envie d’approfondir la remarque faite sur le temps de retard (jusqu’à une demie seconde) entre un signal perçu et sa réponse, dans la vie courante, par défaut d’attention ou manque d’éveil. Cette remarque m’a conduit - en relisant les notes de lecture mises sur son site par Jacques Darriulat à propos des deux ouvrages de Deleuze sur le cinéma- à remarquer ceci: A une autre échelle, parlons donc de ce temps utile de réflexion, comme rupture ou changement de vitesse du fil des réponses instinctives habituelles entre l’image-perception et l’image-action . Soit l’embrayage que constitue l’image –affection. Ce qui nous ramène au propos de votre billet sur langage et conscience. Au cinéma pour laisser jouer ce temps de « prise de conscience », on a appris à couper le récit par des séquences sollicitant l’affectivité du spectateur ( gros plan sur un ou des visages, ou sur une scène dramatique sans lien direct avec les acteurs principaux du drame). Depuis le XIXeme siècle la littérature a inventé aussi le style du « courant de conscience », d’écriture de la conscience, une sorte de monologue, sans interlocuteur, mais qui lève le voile sur la représentation de soi dans le récit. En politique, ce temps de la prise conscience d’une catastrophe annoncée, non pas en tant que prophétie, mais par des intellectuels ou spécialistes donnant l’alerte en se basant sur des données concrètes,peut être malheureusement très long et susciter d’ailleurs beaucoup de discours faisant diversion pour éviter l’action. Sous prétexte que le vrai du probable n’apparaîtra que dans le futur...

    • Non, il ne s'agit pas du temps de réflexion mais du délai entre ce qu'on peut voir par l'imagerie cérébrale d'une décision prise, activant les zones concernés du mouvement, et la conscience explicite de cette décision. La réflexion peut être plus ou moins longue mais elle requiert en permanence des évaluations qui sont le fait de processus inconscients, comme la perception est le résultat de toute une reconstruction mentale, le processus de perception n'étant pas perceptible mais prenant du temps même s'il est quand même presque immédiat pour la perception de l'image. Le délai auquel je faisais allusion ne concerne pas le temps de comprendre ni de la perception (le temps de voir) mais entre la décision cérébrale et sa conscience qui enregistre le résultat obtenu (et peut d'ailleurs s'y opposer, arrêter le geste). Il faut dire que les tests qui donnent le délai le plus long concernent des décisions arbitraires comme d'appuyer sur un bouton quand on veut ! ce qui n'a rien à voir avec une conscience ordinaire et une réflexion rationnelle qui doit choisir entre deux options à évaluer.

      J'aurais pu par contre convoquer la différance de Derrida comme différenciation constamment différée ou suspendue de l'identité rejoignant le Pour-soi de Sartre comme activité de la conscience.

      • Dans la vie quotidienne on évite en effet la réflexion rationnelle entre plusieurs options possibles, en laissant nos sensations obéir à la conscience commune d’un monde rassurant, habité selon les concepts les normes et des codes dont on a partagé l’apprentissage. Heureuses habitudes !
        Francisco Varela dans « l’inscription corporelle de l’esprit » ( Points ) parle aussi du moment de conscience de l’esprit qui demande - selon les écoles bouddhistes auxquelles il se réfère également en plus des méthodes expérimentales sur les liaisons et réseaux neuronaux - au moins 5 « facteurs mentaux » qui ensemble lient le mental à son objet :
        « Il y a donc un contact entre l’esprit et son objet, une certaine tonalité de sentiment qui le reconnaît comme agréable désagréable ou neutre, un discernement de l’objet, une intention dirigée vers l’objet, et une attention à l’objet » (page 132) Dans le chapitre suivant, si j’ai bien compris, Varela reproche aux sciences dites cognitives une recherche hors de l’homme social « jusqu’ici poursuivie indépendamment de toute analyse disciplinée et de tout examen direct de l’expérience humaine ». Donc elles postulent un humain « dénué de son moi » ? La question n’est pas close ( page 220 et suivantes) comme celle de "savoir ce que pourrait être un réseau neuronal pour soutenir un Dasein, une existence incarnée ?» Ne faisons-nous pas ainsi l’inventaire d’une structure de pensée sans conscience, vers un esprit qui n’a pas de vie, pas de soi « hors du laboratoire»?

        • Les sciences ont besoin d'être modestes au départ, le fait d'étudier la conscience animale d'abord et une conscience dépouillée du social était une nécessité qui a permis bien des progrès mais, bien sûr, comme je l'argumente, cela ne correspond pas à notre conscience langagière et identitaire, ce qu'il faudrait reconnaître.

          En fait, ce qui devrait imposer cette distinction entre nature et culture, ce sont les études culturalistes et en premier lieu, les études sur le genre qui montrent à quel point le naturel est recouvert par le culturel. Il n'y a plus de sensation directe, authentique, qui resterait indemne du langage et de ses projections. C'est une question éminemment politique.

          Il est dommage cependant que ces évidences nourrissent souvent un constructivisme totalitaire qui se croit obligé de nier le substrat biologique qui ne disparaît pas pour autant, pas plus que les lois de l'évolution ni les mécanismes cognitifs et la conscience animale, simplement envahie, parasitée par les discours ambiants et les normes sociales. Il est vrai qu'il est difficile de faire la part des choses entre un mysticisme délirant et un matérialisme réductionniste.

          Le dualisme est précieux de permettre de préserver les spécificités du corps et de l'esprit sans vouloir ramener l'un à l'autre dans leur confusion mais on n'est plus dans un dualisme strict à opposer le culturel au cognitif puisque se superposant au dualisme de l'information et de la matière, division qui se propage dialectiquement dans le culturel ensuite, etc.

  6. 2 jours après cet article, Rémi Sussan a publié sur Internet.actu "La conscience, un phénomène historique ?" consacré surtout aux théories de Julian Jaynes pourtant particulièrement débiles sur l'origine de la conscience par l'effondrement de la séparation entre nos deux hémisphères ! Contrairement à ce que suggère la vidéo jointe, Julian Jaynes ne fait pas de la narration l'origine de la conscience de soi, même s'il met le langage à l'origine mais plutôt la métaphore et l'impératif pas le récit lui-même. Au moins, cela témoigne de l'égarement des esprits sur le sujet qu'il faudrait approfondir.

    Le fait qu'il y ait une historicité de la conscience de soi est une évidence depuis longtemps mais supposer que les Grecs en étaient dépourvus est risible. Par contre, il est vrai que le salariat, le revenu individuel et la différenciation des parcours a renforcé la conscience de soi purement individuelle et notre responsabilité donc, de même que l'agriculture et la culpabilité envers les dieux avait modifié cette conscience de soi qui existe malgré tout chez les chasseurs-cueilleurs (mais certains prétendent que les Chinois d’aujourd’hui n'auraient toujours pas de conscience de soi et seulement de leur groupe !).

  7. Bonjour,
    Harari n'a fait que considérer l'homme comme un étant. Il est l'un des représentants de l'achèvement de la métaphysique et il est passé à côté de l'essence de l'homme. Il y a une différence ontologique entre le langage et l'essence, la forme et le contenu

    • Il n'y a pas d'essence de l'homme, la figure de l'homme est elle-même en train de s'effacer. Il n'y a qu'une évolution "naturelle", une évolution technique et cognitive, des causalités extérieures et les récits narcissiques qu'on en fait pour leur donner sens.

        • Je n'ai jamais dit qu'on pouvait se passer de narcissisme (ni de récit), on peut tout au plus s'en méfier comme je le fais à me retirer loin du monde mais je suis aussi narcissique qu'un autre, c'est de structure comme l'a montré Freud (mais ce n'est pas seulement image, identification, c'est d'abord récit de soi).

          • Oui, si je comprends, (re)connaître le récit et le narcissisme, tout en essayant d'éviter d'en être dupe, de trop les subir. J'adhère. Est-ce que c'est nécessaire de vivre en "ermite" pour mieux y parvenir?

      • Bien sûr qu'il y a une essence de l'homme. Si la figure de l'homme disparaît, c'est que l'homme se désessencialise ou alors qu'il ne parvient pas à s'essencialiser, dans sa plus haute destination, c'est-à-dire comme un être créateur et théorétique à la fois. La technique détruit l'essence de l'homme en le ramenant à un produit à la fois naturel et artificiel

  8. Cette thèse d'une "bicaméralité" du cerveau est en effet délirante, mais drôle, qui postule une sorte de latéralisation entre l'activité de l'artiste qui occuperait la chambre de droite d'où il propose à partir de ses facultés sensori-motrices une représentation du dehors , alors que le littéraire dispose dans la chambre de gauche d'une aire de Broca ouverte sur ses états de conscience?
    Dont acte pour un droitier, mais chez un gaucher ? Justement un site internet prétend que chez le gaucher, l'hôtel cérébral est moins clairement organisé!

  9. La première phrase de votre article pose la question suivante : est-ce que l’Intelligence Artificielle des robots pourra accéder à une conscience de type humain ?

    On parle bien de conscience évoluée, c’est-à-dire conscience de Soi, de son identité, de ce que l’on sait, de ce que l’on ignore, de ce qui est nécessaire à faire et le planifier pour arriver à un but que l’on s’est fixé en relation avec le monde qui nous entoure. La conscience morale du bien et du mal. La conscience d’être à la fois autonome et dépendant des autres. La conscience politique qui rend capable d’accepter une privation de liberté individuelle parce que l’harmonie collective est à terme plus bénéfique aussi pour soi, etc…
    La conscience de soi apparait vers 3 ans, et j’ai eu le bonheur d’assister au premier JE de ma petite fille. La conscience s’éveille tout au long de l’apprentissage, la conscience émerge progressivement façonnée par la culture acquise.

    Est-ce que cette conscience évoluée est juste le résultat d’une activité biologique ? A mon avis, et je n’en ai jamais douté, oui, nous sommes juste une machine biologique. Autrefois, il était difficile de se passer de l’âme pour expliquer la complexité de la pensée (et cela reste toujours tentant). Ces 30 dernières années les progrès sur la connaissance du cerveau démontrent son extraordinaire complexité, notamment grâce à l’imagerie médicale. Juste deux chiffres, 200 milliards de neurones sont connectés par un câblage de 100 000 kilomètres qui se reconfigure tout au long de sa vie (épigenèse et plasticité). Antonio Damasio a mis en évidence le rôle essentiel des émotions ressenties dans son corps. Le cerveau est certainement la machine la plus complexe de l’univers, la biologie en est le support. Cette hyper-complexité biologique suffit, à mon avis, à expliquer la complexité de la pensée, notamment la conscience évoluée.

    En IA nous en sommes aux balbutiements, on simule au plus quelques milliers de neurones, en dépensant une énergie de plusieurs milliers de watts alors que le cerveau de 100 milliards de neurones fonctionne avec moins de 20 watts. Nous ne sommes pas dans les mêmes ordres de grandeur. L’IA effectue des opérations complexes et rapides mais pour l’instant les chercheurs ne savent pas faire expliquer à l’IA sa décision lorsqu’on lui signale une erreur manifeste de jugement.

    Je pense que la complexité de la conscience humaine se situe dans sa capacité à verbaliser sa décision, à écouter un avis extérieur, à argumenter sa position jusqu’à comprendre son erreur pour corriger son point de vue. Corriger son point de vue exige de posséder un référent culturel modifiable selon des critères eux-mêmes culturels. Pas de conscience sans culture.

    Si le robot ne dispose pas d’une conscience, il restera un automate, puissant, rapide, utile, éventuellement dangereux, mais un automate esclave de l’humain qui maîtrise son code.

    En conclusion,
    Même si la conscience humaine résulte d’une activité biophysique purement matérielle et cela ne fait plus aucun doute, le développement d’une conscience de ce type dans un robot basé sur nos calculateurs actuels se heurte à un mur de complexité et énergétique infranchissable de plusieurs ordres de grandeur.

    A mon avis, la réponse à la première question est non.

    Voir http://www.tekamat.com/la-conscience/#more-123

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