Ce qui donne sens à l’existence

J'ai déjà essayé de montrer quel était le sens de la vie et de l'évolution, qui est celui d'une diminution croissante de l'entropie, un peu plus que la persistance dans l'être ou une complexification. Il me paraît très utile de le savoir pour comprendre l'histoire et nos sociétés, en premier lieu l'évolution technique comme processus autonome, mais on ne peut dire que ce soit un sens qui nous touche, point de vue qui reste extérieur dans lequel on peut certes s'inscrire, qu'on peut s'approprier, mais qui reste quand même assez abstrait.

Pour l'existentialisme, le sens de la vie nous concerne plus intimement et se confond avec notre projection dans le futur, ce qu'on a à être, ce qu'on veut devenir. C'est ce qui sera, par exemple, le fondement de la critique du travail d'André Gorz pour qui la nécessité de donner sens à son travail passerait par le fait de "voir le bout de ses actes". Cela me semble contestable et surtout trop centré sur l'individu, tout comme l'idéal aristotélicien d'une action qui soit à elle-même sa propre finalité (comme la musique), gommant notamment la dimension de participation à une entreprise collective. Il ne suffit pas de voir le bout de ses actes pour donner sens à son travail de même qu'il ne suffit pas d'augmenter le temps libre pour ne pas s'ennuyer. C'est aller un peu vite en besogne.

Il y a bien dans l'existentialisme une vérité intime, d'être mis en question dans notre être, mais qui nous enferme trop dans notre petite personne et peut mener, comme tout un pan de la philosophie, vers un "développement personnel" si vain. Même les utopies politiques n'ont pas peur de promettre l'épanouissement de l'individu et de ses capacités, dans une conception spinoziste qui correspond sans doute à ce qu'on peut considérer comme la véritable réussite personnelle et va très bien à certains mais ne trouve pas d'écho en moi, ne suffit pas en tout cas à faire sens. Dans une société parfaite, pour quelle raison écrire des poèmes ou philosopher ? La création artistique censée exprimer notre précieuse intériorité ne serait-elle plus qu'un passe-temps sans conséquence ? Ne perd-elle pas tout sens justement ? Le sens ne vient que des actions collectives, de l'histoire et de l'inachevé, d'un enjeu vital pour l'avenir.

Contre un socialisme de caserne effaçant toute individualité, il était salutaire de défendre l'autonomie de l'individu mais ce serait folie inverse de le dépouiller de sa dimension sociale. Comme je le répète souvent, et contrairement à l'idéologie naïve de la liberté, l'autonomie sert à faire le nécessaire, pas à faire n'importe quoi. Le vieil idéal d'être de plus en plus libre est un idéal vide, sans contenu et donc dépourvu de sens. Il faut répondre à la question : que voulez-vous faire de cette liberté ? Que chacun fasse ce qui lui plait ne suffit pas. Le sens ne se décide pas, il n'est sens qu'à s'imposer à nous de l'extérieur, de la société elle-même, sens qu'on n'a pas choisi mais dans lequel on est engagé. Ce qui nous manque pour donner sens à notre vie, notre journée, notre travail, ce n'est aucune condition matérielle mais seulement le sentiment de travailler à une oeuvre commune, d'y avoir une action positive, d'y être reconnu. Dans les pires situations, un résistant pouvait vivre intensément le sens de son combat alors que le confort bourgeois nous laisse dans un ennui profond. On connaît l'histoire du casseur de cailloux qui est heureux parce qu'il construit une cathédrale mais, non, on ne trouvera pas le sens en soi-même. Il n'y a de sens que nécessaire et inscrit dans une finalité collective, un parti-pris manifestant nos appartenances et motivant nos actions.

L'ambition personnelle n'est pas le moteur le plus important des hommes malgré la catéchisme libéral qui a contaminé une partie des utopistes pour lesquels, dans une fin de l'histoire sans plus de conflits, de révoltes, d'injustices, chacun s'occuperait de son propre développement, supposé en harmonie avec les autres. Il y a incontestablement des personnes ambitieuses voulant être les meilleurs, la philosophie en a fait son idéal souvent, mais je ne m'y retrouve pas du tout et suis loin d'être le seul. J'avais trouvé révélateur qu'un animateur télé demande à un comédien en vu s'il avait été fasciné par la gloire de vedettes de l'époque auxquelles il aurait voulu ressembler, celui-ci le reprenant aussitôt : non, il ne cherchait pas la gloire, il était un militant participant à une troupe post-soixante-huitarde. Voilà qui a plus de sens même si on se nourrissait d'illusions - illusions qui étaient celles de l'époque, pas les nôtres, et auxquelles il fallait s'affronter, dur travail de l'histoire qui dépasse notre petite vie.

Lorsque je témoignais du désarroi dans lequel me laissait l'échec politique d'une vie militante, un interlocuteur voulait me rassurer par le fait que j'avais malgré tout construit une oeuvre mais, là aussi, j'avais répondu que ce n'était pas le but recherché. Je n'avais pas voulu être un penseur politique, j'avais essayé de penser la politique et comprendre le monde pour le transformer, ce qui est tout autre chose. Je n'ai jamais fait carrière, ni dans la politique, ni dans la philosophie, ayant affaire à la chose même, aux urgences du moment comme à nos erreurs de jugement, ceci au détriment de mes propres intérêts me laissant sans ressources souvent.

Ce n'est pas non plus parce que j'avais du goût pour les spéculations ni pour l'érudition. Le simple plaisir de connaître dont se réclamait Aristote me paraît bien terne par rapport à la préservation de notre avenir et la lutte contre les injustices ou nos préjugés et illusions, mettant réellement la vérité en jeu. La valeur d'une connaissance tient au contexte et à son usage idéologique ou pratique. Une connaissance qui nous laisserait indifférents serait à peine une connaissance, tout au plus un enregistrement. Là aussi le sens vient de l'extérieur, la valeur du sens, de notre implication, se mesurant d'ailleurs aux sacrifices qu'on y consent.

Le fait que finalement je me retrouve complètement isolé pourrait faire penser à une aventure solitaire alors que c'est toujours pour la bonne cause que j'ai pris mes distances avec mes anciens camarades, sans aucune arrière-pensée mais au nom de la vérité et pour avoir plus de chances d'atteindre nos finalités collectives, même s'il a fallu en rabattre sur nos idéaux. C'est à chaque fois un déchirement pénible à vivre de rompre avec ses appartenances mais ce n'est pas pour se replier sur soi, éprouvant au contraire de façon plus aigüe encore la dimension communautaire du sens, même si c'est un sens qui peut nous tromper. Ces moments de séparation avec des militants qu'on appréciait tiennent bien plus de la dépression que d'une libération (les anciens communistes en rupture de parti en ont témoigné).

Je ne vois pour ma part aucune jouissance dans le désoeuvrement : tous les plaisirs me sont offerts mais je n'en goûte aucun. On peut difficilement être plus farouchement attaché à sa liberté que je le suis mais je n'en fais pas un quelconque paradis (il m'est arrivé de dire que, dans mon trou perdu, je vis au paradis mais que j'y vis l'enfer comme partout). Cette liberté est toujours prise dans la réaction et ne sert que la nécessité du moment mais s'inscrit dans un destin collectif - celui de l'écologie, de l'ère de l'information et du développement humain (pas le développement personnel).

Nous ne sommes pas des exceptions, ce sont les dominants qui le sont dont on vante les réussites exceptionnelles et qui mettent en scène leur narcissisme - mais parmi ceux-là même, le plus grand nombre malgré tout se réfère à un ordre supérieur et se justifie par des valeurs sociales. Bien sûr ce sera plus souvent la religion que la politique qui fournira un sens commun mais les plus grands banquiers voleurs sont des croyants qui vont à l'église, donnent aux bonnes oeuvres, etc.

L'individualisme, lui, n'a aucun sens malgré son apparente évidence. Personne ne trouvera de sens en lui-même, et pas plus dans une société future. L'amour non plus ne saurait se suffire, c'est même sa dimension politique. Une passion comme celle de la musique prend bien plus de poids comme affirmation d'appartenance à une mode ou un mouvement social transgressif. Il faut reposer la question des rapports de l'individu et du collectif autrement que dans leur stricte opposition puisque l'individu pense à partir d'un collectif. Ce n'est pas parce que l'autonomie de l'individu est indispensable que cela l'exclut du groupe à le laisser seul juge de sa participation à l'action commune, tout comme ce n'est pas parce que le sens est toujours collectif qu'il n'est pas pluriel et qu'on pourrait l'imposer de force aux individus.

En tout cas, il y a de quoi récuser le souci de soi plus ou moins biologisant dont on nous rebat les oreilles, aussi bien que la surestimation de notre singularité (qui est un fait sauf qu'on est fait des autres) pour revenir au sens commun et aux réalités sociales même si le désir de reconnaissance reste fondamental (et conflictuel). L'individualisme comme idéologie collective n'est pas naturel mais découle du salariat, c'est-à-dire de l'individualisation du revenu et n'empêche pas que pour donner sens à sa propre vie, il faut l'inscrire dans une finalité collective et une nécessité qui nous dépasse, projection dans un futur au-delà de notre propre existence plus que jouissance éphémère ou présence au monde.

Sans cette dimension globalisante, que la plupart appelleraient spirituelle, la vie est invivable sans doute (ne l'est-elle pas pour beaucoup ?) mais le sentiment de perte de sens provoqué par la ruine de nos idéaux ne se justifie pas tant que ça, la mort de Dieu et la fin des grandes idéologies ne laissent pas un désert absurde, une absence de valeurs dans l'indifférence des espaces infinies quand les menaces écologiques appellent notre engagement de façon on ne peut plus pressante et qu'il y a tant de fausses croyances à combattre.

Ce qui apparaît bien plus problématique, c'est d'imaginer une société idéale où notre existence n'aurait plus aucun sens, aucun poids, aucune dimension citoyenne ou militante, devenue anonyme dès lors qu'on ne pourrait plus changer l'avenir, n'ayant plus qu'à développer ses propres talents. Tout cela ne me semble pas aller de soi. Il ne suffit pas de s'épanouir comme une plante ni de rivaliser avec les autres, ni même de la famille ou du travail. Il semblerait plutôt qu'il n'y ait de sens de la vie, en dehors de la religion, que si le sens n'est pas donné d'avance mais dans la lutte et le danger d'un avenir incertain ?

Bien sûr, ce n'est pas parce que l'être parlant a besoin de sens et qu'il ne peut le trouver qu'à l'extérieur que le sens serait toujours bénéfique. C'est une puissance très ambivalente (il n'y a pas que la technique), il est même à l'origine des plus grandes horreurs (guerre des religions, nazisme, communisme, terrorisme, etc). C'est presque toujours au nom du Bien qu'on fait le Mal et toute raison de vivre est aussi une raison de mourir ou de tuer. Cela n'empêche pas que nous organisons notre existence en fonction d'un avenir possible, nous nous projetons dans un futur qui est forcément collectif mais sans aucune garantie de ne pas délirer à prendre nos désirs pour la réalité. Heureusement tous les sens ne sont pas mortifères, il y a autant de forces positives et l'écologie réparatrice qui nous inscrit dans la longue durée pourrait échapper à la malédiction des utopies et sortir le sens de l'identité constituée contre un ennemi - pas si sûr, la défense de la vie et de la planète pouvant justifier tous les massacres pour des écologistes fanatisés. Le sens reste dangereux, le collectif reste dangereux et c'est aussi ce qui donne du poids à nos engagements et sens à notre existence.

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30 réflexions au sujet de « Ce qui donne sens à l’existence »

  1. Une vidéo charmante sur nous, sur notre monde individualiste qui nous enjoint de devenir de grandes personnes. Une jeune femme Russe retourne à la campagne, elle est grande, c'est une grande personne (son ego est grand). Elle va chez sa grand-mère, dans son isba modeste. Au bout d'un petit moment, son ego se dégonfle et elle redevient une "petite personne" et si heureuse de l'être, de retourner simplement dans le monde.
    Je pense aussi à Ehrenberg avec sa "fatigue d'être soi".
    Et puis aussi à l'expérience de Corinne Sombrun, qui relate sa découverte et son initiation chamanique. Elle parle de la fonte de son ego (juste après 49ème mn). Son expérience excite beaucoup la curiosité parce qu'elle n'a pas du tout un esprit ésotérique et qu'elle essaie de comprendre ce qui lui arrive avec les outils de la science moderne (Electroencéphalogramme...).

    • C'est effectivement une charge contre le souci de soi mais je n'irai pas jusqu'à la dissolution de l'ego, ce n'est pas le problème, encore trop centré sur soi. Le sens s'impose à nous par la situation historique, c'est tout autre chose. Il s'agit d'appliquer son attention à l'extérieur, aux questions du moment et prendre parti au risque de se tromper.

      Le texte vient surtout de ce qui me semblait converger entre Gorz, l'existentialisme ou le souci de soi et l'idéologie libérale individualiste du développement personnel dans leur unilatéralité qui me semblait ne pas rendre compte de la réalité telle que je l'éprouve en ce qu'elle est détermination par l'extérieur et les discours ambiants.

      • Oui, j'ai failli le préciser dans le texte, il m'avait semblé que parler de religion suffisait à les inclure dans ce désir de sens mais c'est bien ce que le rationalisme libéral ne peut absolument pas comprendre.

        En tout cas, le sens n'est certainement pas seulement bénéfique, c'est une puissance très ambivalente (il n'y a pas que la technique), il est même à l'origine des plus grandes horreurs (guerre des religions, nazisme, communisme, terrorisme, et.). C'est au nom du Bien qu'on fait le Mal. Si nous étions des animaux, nous poserions bien moins de problèmes mais c'est un fait qu'en tant qu'êtres parlants nous avons besoin de sens pour soutenir notre existence et que toute raison de vivre est aussi une raison de mourir ou de tuer...

        Heureusement tous les sens ne sont pas mortifères et l'écologie réparatrice pourrait échapper à la malédiction des utopies. Pas sûr, la défense de la vie et de la planète peut justifier tous les massacres pour des écologistes fanatisés.

        (j'ai repris cette réponse à la fin du texte)

        • Analyse intéressante :

          "Le processus d’individualisation est arrivé à la fin de son cycle. Nous sommes, en Occident, à la fin de la socialisation grégaire ; nous devons désormais vivre dans une socialisation uniquement individualiste. Ce phénomène est totalement inédit. Porté par la mondialisation, il impacte l’ensemble des sociétés de la planète, en interne et dans leurs relations entre elles. Il nous faut apprendre à vivre en paix dans des sociétés hétérogènes."

          https://www.telos-eu.com/fr/societe/apprendre-a-vivre-en-paix-dans-des-societes-indivi.html

          • Je ne suis pas entièrement convaincu mais il y a des idées intéressantes et il faudrait lire le livre (il en donne le pdf) pour le critiquer. Les analyses d'Emmanuel Todd me semblent plus justes, notamment par son insistance sur l'éducation. L'individualisme vient surtout de l'éducation et de la différenciation des parcours individuels que cela entraîne. Il me semble aussi que des sociétés hétérogènes ont existé dans tous les empires et grandes cités mais il est pertinent de souligner la perte des anciennes socialisations, ouvrières et paysannes, même si au XIXè déjà on déplorait la perte de racine des ouvriers, la culture ouvrière ayant été longue à se constituer et relativement minoritaire. Après les associations ouvrières et les caisses sociales, le Parti Communiste avait effectivement fini par mettre en place une contre-société qui maintenait une culture ouvrière et dans le Nord au moins, le FN tente d'occuper le vide qu'il a laissé.

            La socialisation passe encore de nos jours largement par la religion mais aussi par la politique. Je préconise pour ma part de s'ancrer à nouveau dans le local (paysan donc) en prenant soin de notre bien commun et en participant à l'économie locale (avec des monnaies locales entre autres), tout en ayant une pensée globale correspondant à la globalisation et à notre responsabilité écologique. La difficulté de s'investir dans le local, c'est qu'on change souvent de localité de nos jours, en majorité pour des raisons économiques.

            Bien sûr, il est plus facile de se trouver un ennemi, un bouc émissaire, et de se battre contre des moulins en rêvant d'un autre monde...

          • Et pour ce qui est de l'outre-Occident... (par exemple concernant la "fin de la piété filiale"... qui pourrait bien ne pas être très universelle... Moins que les déménagements en tout cas 😉 ) :

            LeCerclePsy, sept. 2017 : Voyons quelques-unes des difficultés [de la psychanalyse en Chine]. Par exemple, les représentations de la famille ne sont pas du tout les mêmes qu’en Occident. Qu’est-ce que ça peut bloquer dans une analyse ?
            Pascale Hassoun : C’est un sujet dont j’ai mis un peu de temps à prendre la pleine mesure. Je me représente un sujet autonome, appelé à être responsable de lui-même, alors que le sujet chinois est responsable de lui-même et de sa famille. Il a complètement intériorisé le fait qu’il appartient au groupe familial, et qu’il ne doit pas le mettre en danger. Il se trouve donc pris dans un conflit interne : suis-je vraiment autorisé à aller vers ce qui serait bon pour moi, sans penser à ma famille ? Ne serais-je pas égoïste ? La piété filiale n’est pas un vain mot. Elle existe dans le cœur de chaque Chinois. Son idéogramme est un enfant qui soutient un vieil homme s’appuyant sur une canne : on voit bien que c’est le rapport du petit enfant aux grands-parents et aux ancêtres. Le patient se trouve parfois dans un tel conflit qu’il va facilement passer à l’acte. La réponse au conflit intérieur, ce sera de partir travailler dans une autre ville, ou bien une tentative de suicide, ou encore une dépression qui lui vaudra d’être porté par sa famille."

            Cité par ici : https://www.facebook.com/groups/rezoleo/permalink/10155608890412088/

          • Et si je vous dis que JP Bernajuzan, l'auteur de la note Telos citée par Olaf, s'intéresse au local et aux coopératives, vous ne devriez pas être complètement étonnés, si ? 😉

            "Le monde rural et agricole révèle nombre d’oppositions et d’impasses de notre société prise entre la tentation du repli et le désir d’universalité, entre l’enfermement dans la réassurance locale et l’ouverture au désordre mondial..."

            Le ton est donné. L’invitation à en débattre aussi. A ce propos, nous
            publions une contribution de Jean-Pierre Bernajuzan, agriculteur à la
            retraite qui relève trois "lacunes" dans l’ouvrage :
            l’interconnaissance rurale, les coopératives, la révolution
            individualiste occidentale."

            http://www.agrobiosciences.org/sciences-et-societe/Propos-Epars/article/une-reaction-de-jean-pierre-bernajuzan-agriculteur

          • Les coopératives comme alternative au salariat... depuis des décennies !

            "J’ai été étonné de ne rien lire sur la fonction pourtant fondamentale des coopératives dans la
            production agricole, sur l’organisation, le soutien technique et commercial, la mutualisation
            et la sécurisation des parcours professionnels.
            Sans les coopératives, les agriculteurs seraient individuellement seuls face au marché et aux
            négociants, peu d’entre-eux auraient la capacité de maîtriser seuls les nouvelles
            technologies ; seuls alors les plus performants, en grossissant, deviendraient des entités
            capables d’affronter et de rivaliser avec les autres acteurs économiques, en salariant les
            agriculteurs moins performants... Ça en aurait été terminé des exploitations familiales : la
            paysannerie aurait été salariée !" (Bernajuzan 2014)

          • Bizarre, en 2014, Bernajuzan renvoie à ses propositions de 2011 http://jpajuzan.blog.lemonde.fr/2011/01/17/la-reforme-du-salariat/ que je n'ai fait que parcourir (c'est très long) dans lesquelles j'ai vu "(ré)institutionnalisation du salariat" (!) allant de pair avec "dés-Étatisation de la société" ; on comprend que ça fasse de la place aux coopératives, on comprend aussi, en le déplorant, que ça n'en fasse guère à un #RevenuUniversel déconnecté de l'emploi pour mieux libérer le travail... Mais bon, encore une fois, il est très possible que j'aie "lu" trop vite :'(

  2. Pourriez-vous préciser ce que vous nous donnez à entendre en tant que « sens commun » ?
    Pour Yann Lecun dans une communication sur l’I.A. il nomme sens commun cette capacité que nous acquérons personnellement, par différence avec l’I.A., d’inférer par un vécu les données abstraites reçues de l’extérieur avec notre expérience personnelle du monde. Il parle d’apprentissage prédictif, ou non supervisé, et aussi de notre être pulsionnel avec des plaisirs et des peurs. Soit ce que l’IA ne sait pas faire (encore actuellement) pour son propre compte . C’est ici le « sens commun » au sens d' Aristote : capacité de mettre en relation des sensations diverses pour établir la réalité de l’objet relativement à un sujet qui le perçoit dans certaines conditions d’expérience perceptive contradictoires. Hanna Arendt corrige Aristote par la dimension sociale de ce « sixième sens » : " La certitude de ce que nous percevons existe indépendamment de l’acte de perception, elle est totalement conditionnée par le fait que l’objet apparaît également , en tant que tel, aux autres". Rappelant ainsi qu’ on entend généralement le « sens commun » comme ce qui relève d’une valeur consensuelle, d’un consentement universel à propos de ce qu’on décrit.
    La recherche d’un « sens commun » n’est-ce pas aujourd’hui la situation ou des personnes individuelles ou bien des machines- des artéfacts intelligents- devraient savoir répondre à la question de comment aligner les valeurs de l’action particulière dite intelligente avec celles intelligibles des valeurs propres aux espèces vivantes , selon leurs milieux naturels appropriés ? N’est-ce pas la condition pour cesser d’opposer l’intérêt individuel narcissique et l’intérêt collectif prétendu de l’espèce humaine?

    • Quand je parle de "sens commun" je ne désigne pas une capacité individuelle mais un sens partagé, ce que le structuralisme appelle un discours et qu'on peut appeler tout autant une idéologie ou une culture, en tout cas un sens social. Comme dit Héraclite, la pensée est le commun (le logos, le langage), monde extérieur et non pas intériorité. Ici, le commun vient à la place de la vérité, ce qui fait qu'il est souvent faux (préjugés) et qu'il y en a une multitude mais cela n'empêche pas que c'est seulement un discours social qui peut faire sens, que le sens est extérieur, qu'on ne le crée pas plus que le langage.

      En ce sens, on ne peut opposer individu et société comme on le fait souvent, il y a interpénétration de ces deux réalités, mais il y a quand même une certaine opposition, toute négation est partielle, il faut simplement combiner les deux mais on ne transformera pas tout le monde en gagnants ou en artiste, ce pourquoi, plutôt que de faire miroiter des revenus excessifs et la réussite sociale (macroniste), il vaudrait mieux des institutions pour valoriser les compétences de chacun et les rendre utiles au bien commun.

      • ... il vaudrait mieux des institutions pour valoriser les compétences de chacun et les rendre utiles au bien commun...
        c'est exactement une condition nécessaire du développement de l'intelligence collective, ou d'une philosophie de l'information qui lui est corollaire.
        J'ai la même réserve que vous sur le centrage philosophique de Macron qui me paraît élitiste, je dirais de droite pour cet aspect, dans une lecture (réductrice, bien sûr) gauche/droite qui serait collectif/individuel.

        • Ce que ces dominants bien intentionnés ne comprennent pas, c'est que leur réussite puisse ne pas être désirable par tous, que ce n'est pas forcément par incapacité qu'on ne devient pas banquier ou dominant. Pour ma part, j'ai toujours été mis en position de leader et m'y suis toujours dérobé. Ce qui m'intéressait c'est de ne pas tromper les autres et donc de critiquer nos évidences et chercher la vérité, position aussi insupportable pour la gauche qui exige qu'on adhère au collectif. La droite a tort de justifier le marché, d'en faire une valeur, la gauche a tort de ne pas reconnaître que ça marche. Il y a toujours un aveuglement réciproque...

          • Une réflexion sur le "management de l'intelligence collective" alimentée par l'expérience, des aller-retour essais-erreur, d'Olivier Zara, la stratégie du Thé. C'est un bouquin sur les entreprises, mais il va bien au-delà, en particulier sur la mise en place pratique d'une philosophie de l'information. Il est aussi très averti sur la tyrannie de l'absence de structure, et sur la transformation des structures, autrefois basées sur une hiérarchie relationnelle et passant à une hiérarchie fonctionnelle, informationnelle.

        • Macron ne propose rien de correct à la place du salariat qui ne va pas disparaître du jour au lendemain. Sa flexi-sécurité est de l'enfumage et il n'a strictement rien compris à ce qui fonctionne, ou pas, en Allemagne comme le pouvoir syndical et du personnel dans les entreprises.

          Résultat, il fait des réformes stupides, pour obtenir des gages de l'Allemagne, qui vont plomber davantage l'économie française la discréditant encore plus in fine vis à vis de l'Allemagne qui le renverra dans les cordes de son bilan économique.

          La flexi-sécurité danoise, ce sont beaucoup de dépenses pour les chômeurs, ce que Macron n'envisage probablement pas de faire, mais on attend toujours son "projet" sur ce plan sécurité.

          • Macron peut réussir grâce à une croissance supérieure, on dira que c'est grâce aux réformes dont l'utilité est surtout de nous aligner sur les autres pays européens. Il me semble que leur plus grande illusion, c'est de tabler sur la formation, véritable utopie qui n'a plus grand sens à l'heure des MOOC (massive open online course). Ce n'est pas tant de formation qu'on a besoin que de valorisation de ses compétences (et de l'auto-formation). Il va y avoir de l'arnaque dans les entreprises de formation mais cela va entretenir un temps l'illusion qu'on va faire disparaître le chômage (qui devrait quand même se réduire) ! Comme quoi, on n'en a jamais fini avec les illusions, à droite comme à gauche...

          • "c'est grâce aux réformes dont l'utilité est surtout de nous aligner sur les autres pays européens"

            Mais les contextes sont complètement différents dans chaque pays européen. Donc aucun alignement n'est étalonnable.

            Très peu de choses sont comparables entre la France et une Allemagne dont les loyers, le pouvoir d'achat, les syndicats, le financement et le management des entreprises, la démographie, l'éducation, la formation continue d'apprentissage, le positionnement dans la valeur ajoutée mondiale... sont très différents de la France.

  3. La critique de Stiegler me semble excessive. Stiegler a au moins le mérite d'essayer de comprendre son époque et d'apporter assez concrètement sa contribution à notre adaptation à ce monde. Il a une petite chance d'avoir un retour d'expérience et de réajuster sa trajectoire intellectuelle.

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