L’origine de la religion, de la civilisation et de l’agriculture

On a beaucoup parlé de la dernière découverte au Maroc de fossiles datés de 300 000 ans et attribués à des Homo sapiens archaïques dont le cerveau (et surtout le cervelet) est encore assez différent du nôtre. Cela donne un repère dans une évolution loin d'être achevée entre l'utilisation systématique du feu et de la cuisson nécessaire à un cerveau plus gros, autour de 400 000 ans, et nos ancêtres directs (l'Eve mitochondriale) datés génétiquement de 150 000 ans, probablement en Afrique de l'Est (Ethiopie?) - avec sans doute une origine plus ancienne en Afrique du Sud (aussi bien génétique que linguistique).

Les progrès de l'outillage au Paléolithique moyen sont visibles mais seront bien plus lents qu'au Paléolithique supérieur qui connaît autour de 50 000 ans une véritable explosion culturelle menant aux grottes ornées. Un événement décisif s'était produit vers 70 000 ans (peut-être l'éruption du Mont Toba, peut-être avant) qui aurait réduit la population humaine à un tout petit nombre qui va se répandre sur toute la Terre et dont nous héritons les gènes. Le saut cognitif pourrait être corrélé à la constitution de groupes plus nombreux, condition d'un langage (narratif) et d'une culture complexe ainsi que de la diffusion des innovations.

La prochaine étape sera celle du Néolithique à la fin de la dernière glaciation, des dizaines de milliers d'années après, et sera encore plus décisive puisqu'elle sera à l'origine de la civilisation agricole. Il est donc très étonnant qu'on ne donne pas plus de publicité aux découvertes récentes sur cette étape primordiale de notre humanité. C'est surtout depuis 2015 qu'est apparue en effet l'importance considérable du site appelé Göbekli Tepe (à la frontière entre la Turquie et la Syrie) qui devient un candidat très sérieux à l'origine de la religion, de la civilisation et de l'agriculture, pas moins ! Même s'il ne manque pas d'informations en ligne (wikipedia) ni même d'émissions de télévision sur le sujet, la nouvelle ne semble pas avoir touché encore le grand public. Il n'est dès lors pas inutile d'y revenir.

Certes, avec la préhistoire on n'est jamais à l'abri d'une nouvelle découverte qui bouleverse ce qu'on croyait savoir - la preuve - l'histoire qu'on reconstruit à partir de là reste toujours fragile puisqu'elle peut elle-même être démentie par d'autres découvertes. Cela, d'autant plus que de nombreuses traces doivent être enfouies sous l'eau puisque le niveau des mers a monté d'une centaine de mètres depuis la fin de la dernière glaciation. L'histoire qu'on se raconte a donc toutes les chances d'être fautive mais a l'avantage au moins de réfuter les anciennes croyances et de proposer à la pensée les nouvelles hypothèses.

En tout cas, on a ici un bond considérable dans le temps qui fait remonter la civilisation à un peu plus de 11600 ans, bien avant Sumer (5500) et l'Egypte, ce n'est pas rien ! Il a dû s'en passer pendant plus de 7000 ans ! Cela témoigne de notre ignorance mais nourrit toutes sortes de délires sur des civilisations perdues (le mythique royaume de Mu ou l'Atlantide) alors que ce n'était au début qu'une ébauche et une réalité très locale, avec des techniques qui restaient malgré tout rudimentaires et devaient continuer d'évoluer - avec la céramique à partir de 12 000 ans puis l'agriculture guère avant 10000 ans. Pas besoin d'en rajouter sur ce qui apparaît déjà si extraordinaire.

Les structures enterrées (volontairement) qui on été découvertes sont constituées d'enceintes rondes en pierres sèches (6 ont été mises au jour) comportant d'impressionnants monolithes de calcaire en forme de T et sculptées en surface, pesant plus de 10 tonnes ! Il semble que ces sortes de totems, de différentes tailles et placés en rond pourraient représenter des divinités à forme humaine car des bras et mains y sont sculptés, mais il n'y a pas de tête et des animaux y sont représentés aussi. Si les pierres en T représentent vraiment des idoles, des divinités humanisées, cela pourrait représenter le passage du chamanisme, en continuité avec l'animalité, à la conscience de la supériorité humaine, ce qui est une hypothèse intéressante mais difficile à prouver. Quoiqu'il en soit, le plus extraordinaire ici, c'est que les plus anciens vestiges mis au jour remonteraient à près de 12000 ans ! quand nous étions chasseurs cueilleurs et pour longtemps encore. On a donc déjà ce qui ressemble à un temple, construit par des bâtisseurs compétents et logés dans le village à côté (Sanliurfa ou Urfa ou Édesse!), sachant manipuler d'énormes pierres. Ce serait la première trace des dieux en cette fin de la dernière glaciation qui a été d'abord très luxuriante dans le coin. Ce n'est pas tout cependant, puisque cette première religion pourrait être du coup à l'origine de la sédentarisation, de la civilisation, de la poterie et de l'agriculture ! Les spécialistes comme Jean Guilaine sont plus prudents :

Élevés il y a plus de 12 000 ans, 5 000 ans avant les menhirs de Carnac, 7 000 ans avant les pyramides, ces piliers sont presque tous couverts de fascinants bas-reliefs animaliers (fauves, renards, sangliers, grues, serpents…) et de représentations géométriques. Ce gigantesque ensemble bâti par des chasseurs-cueilleurs reste une énigme.

Les données disponibles actuellement laissent penser que les choses auraient pu se passer comme cela : avec le réchauffement climatique et un climat plus humide, l'abondance de petit épeautre (engrain) aurait incité à la sédentarisation pour pouvoir stocker le blé récolté. La sédentarisation est l'acte premier qui permet de construire des silos à grain mais aussi d'accumuler des ustensiles (poteries, arc, filets, etc.) dont ne peuvent pas s'encombrer des nomades. Ainsi, la poterie existait depuis longtemps mais n'a pu se développer qu'après la sédentarisation. Il y a eu d'autres sédentarisations pré-agricoles à cette époque (Natoufien) et il n'est pas impossible que, dans certains cas au moins, la raison première ne soit pas tant la farine que la production d'alcool fermenté, notamment comme boisson rituelle. On comprend du coup que la céramique ait précédé l'agriculture de plusieurs millénaires car, si on a bien affaire à un site sacré qui rassemble différentes tribus de chasseurs cueilleurs, il faut imaginer leur coexistence avec ces nouveaux sédentaires du temple, très minoritaires.

C’est dans cette région que furent également domestiquées, entre 12.000 et 10.000 ans, les huit plantes fondatrices de l’agriculture, dont l’amidonnier (ancêtre du blé), le petit épeautre, l’orge, le pois chiche et le lin. "Si les hommes ont domestiqué les céréales, c’est peut-être d’abord pour faire une soupe épaisse de bière nutritive et euphorisante, plus facile à fabriquer que du pain !".

Cela ne contredit pas vraiment la théorie précédente, dite du "jardin d'Eden", qui expliquait l'invention de l'agriculture à Göbekli Tepe par la nécessité de subvenir aux besoins de grands rassemblements religieux (comme cela se serait passé au Mexique). L'autre hypothèse, serait que l'agriculture ne s'est imposée que beaucoup plus tard, par un changement climatique moins favorable. Le passage progressif à la culture des sols était rendu, par la sédentarisation, à la fois possible et nécessaire (ce n'est pas un choix) : pas de culture sans sédentarisation et pas de sédentarisation sans culture sur le très long terme au moins. Justement, une autre hypothèse, contestable, s'appuie sur le fait qu'une comète aurait frappé la Terre en 10950 Av JC, provoquant ce nouvel épisode de refroidissement, ce qui serait représenté sur un de ces totems. Leur argument principal est que sa datation (environ 13000 ans, donc) correspond au Dryas récent, un refroidissement brutal de plus d'un millénaire, juste après un premier réchauffement, et terminé tout aussi brusquement.

Comme il n'est pas exclu qu'il y ait d'autres sites du même genre qui n'ont pas été encore découverts, on ne peut en faire notre unique origine, mais cela y ressemble quand même beaucoup. La raison pour laquelle des sites identiques pourraient avoir échappé aux recherches, c'est la dernière caractéristique de Göbekli Tepe, qui n'est pas la moins surprenante, le temple ayant été recouvert intentionnellement sous une butte de terre de 300m de large sur 15m de haut, quelques millénaires plus tard, vers -8.000 (il y a 10 000 ans), avec un plus petit temple reconstruit dessus et qui sera lui-même recouvert quand l'agriculture se répandra ailleurs avec des temples locaux qui permettent de se passer du temple originaire en le reproduisant à petite échelle.

Il est sans doute exagéré de dire qu'on aurait ici le début de la civilisation mais le village à côté préfigure bien des villes plus tardives, avec des maisons à moitié-enterrées car la construction de murs n'était pas assez maîtrisée encore. Surtout, on peut dire avec Jacques Cauvin que "pour la première fois, les groupes humains ne se scindent pas lorsqu'ils atteignent le seuil critique au-delà duquel des tensions internes apparaissent".

Même s'il faut sans doute attendre encore un peu pour que son interprétation soit assurée, et je ne prétends pas m'y connaître, c'est quand même une découverte extraordinaire qui mérite qu'on en parle. On a là une combinaison exceptionnelle de spiritualité, de technique et du climat qui nous éclaire sur une évolution qui s'impose à nous bien plus qu'elle ne serait le produit de notre créativité, inventivité, imagination ou que sais-je, bien qu'on soit tenté de penser le contraire - comme Jacques Cauvin qui voyait clairement le rôle de l'idéologie mais ne comprenait pas que ce sont les évolutions matérielles qui comptent. En effet, les raisons de la sédentarisation peuvent bien être religieuses, elles tiennent d'abord à la disponibilité de ressources abondantes, et si cela a pu mener à l'agriculture ensuite, c'est bien après, pour des raisons climatiques et d'une nouvelle rareté. Nous ne réalisons pas nos rêves, même si on les représente dans l'art figuratif, nous utilisons les moyens à notre disposition pour répondre aux nécessités. C'est parce que les chasseurs-cueilleurs ont été chassés du paradis de l'abondance qu'ils ont été contraints au travail de la terre (faire le travail des dieux à leur place comme disaient les mythes sumériens), il n'y a là aucune nature humaine qui s'épanouirait dans son oeuvre, pas plus qu'une domination de l'homme sur la nature.

Reste le rôle supposé de la religion, des rites voire des banquets dans le maintien de la cohésion de groupes élargis, au-delà des petites bandes de chasseurs-cueilleurs. On pourrait en conclure qu'il n'y a pas de société sans religion et retomber dans les guerres de religion alors que les religions se neutralisent par leur diversité et qu'il n'est pas en notre pouvoir d'imposer une culture commune. Ne croit pas qui veut. On ne peut que faire le constat d'un manque, de l'absence de dieu et de la fragilité d'un monde sans religion, mais c'est bien dans ce monde que nous devons vivre et il y a de nombreuses autres façons heureusement de faire société sans se massacrer (sans pouvoir éliminer toute violence ou terrorisme). Il ne faut pas oublier que la religion agraire (de la renaissance et des cycles) a toujours soutenu aussi la fonction militaire, devenue essentielle avec des stocks de nourriture à défendre, et qui finit à chaque fois en empires pacifiant la société sous leur loi.

On vient donc de là, mais s'il est important de le savoir, ce n'est pas que nous serions marqués à jamais par notre origine, qu'il y aurait un cadre symbolique à préserver, mais au contraire pour mesurer comme nous restons sujets de l'évolution, comme nous nous adaptons au milieu, comme le monde nous change sous la pression extérieure plus que nous le changeons par notre travail (car contraint à devoir gagner notre vie à la sueur de notre front), enfin comme l'avenir est plus important que le passé car c'est lui auquel nous devons faire face, sans nous demander notre avis. Ce n'est pas que nous en ayons déjà les outils techniques mais que nous devons les forger, on n'a pas le choix. Nous devons apprendre à gérer nos ressources et le négatif de notre industrie sous la pression du réel et du réchauffement climatique.

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4 réflexions au sujet de « L’origine de la religion, de la civilisation et de l’agriculture »

  1. "On vient donc de là, mais s'il est important de le savoir, ce n'est pas que nous serions marqués à jamais par notre origine, qu'il y aurait un cadre symbolique à préserver, mais au contraire pour mesurer comme nous restons sujets de l'évolution, comme nous nous adaptons au milieu, comme le monde nous change sous la pression extérieure plus que nous le changeons par notre travail ...." Nous sommes en dialogue, en interaction dialectique avec le monde au sein duquel nous vivons. Mais aujourd'hui, à l'époque dite anthropocène, est-ce qu'on peut encore dire que le monde nous change plus que nous le changeons?

    (J'ai donc changé un peu le dernier paragraphe)

    • Oui, il faudrait sans doute le reformuler car il faut intégrer que le travail a été défini comme contraint et que donc ce n'est pas nous qui changeons le monde, c'est lui qui se change à travers nous (plutôt ses esclaves) mais bien sûr notre travail anti-entropique local participe à la destruction globale du monde, à son entropie grandissante et c'est cette réalité de l'anthropocène, où notre production est devenu le monde extérieur sur lequel il faut agir, qui contraint notre action future, non la sauvegarde du passé mais du futur.

      Ma différence avec les critiques de la technique, c'est que je ne crois plus que nous en sommes les maîtres, seulement les agents - ce que l'accélération manifeste mais qui était déjà vrai à l'origine. Cela réduit aussi le rôle de la technique qui est considérable dans nos représentations et nos façons de vivre mais renvoie à un réel plus fondamental, aux nécessités immédiates et aux effets de champs. Ainsi, la lutte contre le réchauffement climatique ne dépend pas de notre militantisme ou de notre bonne volonté mais de l'accroissement des risques climatiques éprouvés comme vitaux, seule force capable de nous unir pour devenir responsables du climat et de son homéostasie.

  2. On a trouvé des crânes sur le site avec une rainure ou un trou, ce qui suggère un culte des morts (on a supposé aussi qu'il y avait une sorte de porte de l'enfer). Les datations sont ici à moins de 12 000 ans mais il y a des niveaux inférieurs qui ne sont pas encore explorés (on n'a pas fini les découvertes).

    https://www.sciencenews.org/article/carved-human-skulls-found-ancient-worship-center-turkey

    http://advances.sciencemag.org/content/3/6/e1700564.full

  3. Pour la Science vient de faire un article sur le sujet :

    http://www.pourlascience.fr/ewb_pages/a/article-les-premiers-sanctuaires-des-chasseurs-cueilleurs-38950.php

    L'article est très prudent mais on y apprend ceci :

    Dietmar Kurapkat, chercheur en architecture à l'université des sciences appliquées de Regensburg et archéologue du bâti, pense pour sa part que ces structures étaient dotées d'un toit. Sans cela, les pluies d'automne ou d'hiver les auraient inondées. Le très bon état de conservation des reliefs fournit un autre indice dans ce sens, car si le tendre calcaire dans lequel ils étaient sculptés était resté des siècles exposé aux éléments, ceux-ci les auraient bien plus dégradés.

    La plupart de ces sanctuaires mi-souterrains ne comportent apparemment pas d'entrée. Pour Dietmar Kurapkat, on accédait donc à l'espace cultuel par des ouvertures ménagées dans le toit, comme si l'on descendait dans le monde souterrain. La demi-pénombre créée par un éclairage à base de torches ou de lampes à huiles devait conférer à l'espace cultuel une ambiance magique.

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