Une Europe à refaire

L'Europe est en bien mauvaise posture. Loin d'être épargnée par une crise venue des Etats-Unis elle s'en trouve paradoxalement bien plus ébranlée, dans ses fondements même, jusqu'à pouvoir la menacer d'éclatement à brève échéance. Puisque l'Europe a fait la preuve de son impuissance, et même de son inexistence, pas étonnant que les élections européennes ne passionnent guère les foules, ni les médias qui l'évoquent à peine.

Bien sûr, il y a de bonnes raisons de penser que la seule solution à la crise, serait la relocalisation d'un côté mais aussi une Europe protectrice de l'autre, qui pourrait même y gagner un leadership mondial que justifierait son rang économique. Seulement il faudrait pour cela une toute autre Europe, une Europe des peuples forgée dans des mouvements sociaux européens et reconstruite sur de toutes autres bases.

Les raisons d'y croire sont bien minces mais tout ce qu'on peut souhaiter à cette assemblée de notables et de technocrates coupés de la population, c'est que leur mandat se termine vite et que les bouleversements qui s'annoncent débouchent sur une véritable constituante mettant un terme à cette Europe de supermarché. Ce n'est pas du tout le plus probable pour l'instant mais si la crise est aussi profonde qu'elle s'annonce, il ne faut pas sous-estimer la combattivité des peuples et les redistributions des cartes qui devraient s'opérer. Cela pourrait être en tout cas l'occasion d'une véritable naissance de l'Europe politique, tout autant que de sa désagrégation...

Les institutions actuelles de l'Europe, et surtout son extension aux pays de l'est, se sont faites au moment du triomphe de l'idéologie néolibérale et de la faillite du communisme, comment résisteraient-elles à la faillite de l'idéologie de marché sur laquelle elle s'est constituée ? Ce n'est pas qu'une question de majorité au parlement car ce n'est pas seulement la commission qu'il faudrait changer mais les traités eux-mêmes, avec en premier lieu la BCE qui cumule la prétention absurde à l'indépendance du politique avec un monétarisme tout aussi stupide. La priorité donnée à la lutte contre l'inflation va devenir de toutes façons complètement intenable dès lors qu'on devrait entrer dans une nouvelle période d'inflation (un fois la crise passée), principalement à cause du développement des pays les plus peuplés et de leur besoin en matières premières.

Dans la situation actuelle, on peut penser qu'il deviendra complètement injustifiable de continuer cette absurde compétition des systèmes sociaux et fiscaux ainsi que la casse des services publics par pure idéologie, au nom d'un principe de concurrence libre et parfaite qu'on voulait mettre au principe même de notre constitution ! On y a échappé belle mais on n'a pas pour autant une autre Europe jusqu'à présent, plutôt plus d'Europe du tout. Quand il faut que l'Etat réintervienne, ce n'est pas l'Europe qui est sollicité, ce sont les vieilles nations qui reviennent, et le chacun pour soi...

Comme un grand corps malhabile, grandi trop vite et entravé par des institutions trop rigides, non seulement l'Europe a démontré son inexistence mais elle est pour la première fois menacée réellement de dislocation, ne pouvant concilier des économies trop différentes, aux rythmes découplés et aux évolutions divergentes, tirée à hue et à dia. La déconnexion des politiques budgétaires et monétaires se révèle parfaitement ingérable, conformément au BA.BA de l'économie politique.

Ce n'est pas que cette vraisemblable implosion serait souhaitable en quoi que ce soit, c'est seulement ce qui risque d'arriver sans un sursaut très improbable à l'heure actuelle, le grand marché déjà bien problématique en temps ordinaire se révélant plus qu'insuffisant dans les périodes de troubles. La tâche semble insurmontable mais l'Europe ne se fera pas dans les couloirs de ce simili parlement, véritable parodie de démocratie. Elle ne pourra se reconstruire que dans les luttes sociales et politiques, seule chance de surmonter les intérêts contradictoires en créant de nouvelles solidarités. Il n'est pas impensable en effet que, face à l'étendue de la crise, l'intérêt bien compris des salariés les mène à prendre conscience que l'Europe constitue un enjeu crucial pour leurs revendications, l'imbrication des économies et la dimension européenne des entreprises ne laissant de toutes façons guère le choix.

Pour lors, cependant, l'élection européenne n'est qu'une farce dont tout le monde se moque et qui sert tout au plus à exprimer ses appartenances partisanes grâce à la proportionnelle. Les élus nommés par les partis ne sont qu'une élite coupée de la population qu'elle ne représente pas. Le montant des indemnités et faux frais des députés est en lui-même un scandale qui suffit à déconnecter complètement cette nouvelle noblesse de la réalité des gens ordinaires. C'est la façon dont le libéralisme s'impose depuis toujours : en achetant les députés et les contestataires, en les faisant entrer dans le cercle des possédants, en leur faisant goûter les plaisirs de la réussite sociale pendant que le bon peuple est livré à une précarité grandissante (inévitable dit-on quand on ne la subit pas!). Amartya Sen a montré pourtant qu'il n'y avait pas de famine quand les dirigeants partageaient le sort du peuple, c'est pareil pour la précarité qui ne serait pas supportée si les élus aussi devaient la subir de plein fouet !

Ce n'est pas qu'il ne faudrait pas voter à ces élections où les abstentionnistes seront sans doute majoritaires car on ne peut certes pas dire que les décisions du parlement n'ont aucune conséquence sur notre vie concrète. En plus, pour une fois on n'a pas tellement de raisons de critiquer les écologistes qui ont su au moins se regrouper et sont assez souvent utiles au parlement européen malgré tout, même s'ils ne représentent pas du tout une alternative et ne mettent pas assez en avant une indispensable relocalisation de l'économie. S'il est très positif, dans le cadre de la crise et d'un New Deal vert, d'afficher ouvertement l'objectif d'un nécessaire "revenu d'existence" pour une "société pollen" chère à Yann Moulier-Boutang (où les externalités positives déterminent la productivité), ce n'est malgré tout pas suffisant pour dessiner une alternative (il faudrait au moins y ajouter des monnaies locales et les institutions du travail autonome). Voter pour la liste écologiste, ce n'est au fond rien d'autre que voter pour un lobby Vert contre les autres lobbies. Pourquoi pas ? Ce n'est pas là en tout cas que se jouera l'avenir de l'Europe, d'une Europe à refaire de fond en comble !

(article pour EcoRev' no 32 sur l'Europe)

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17 réflexions au sujet de « Une Europe à refaire »

  1. Merci Jean pour cette fine analyse, que je partage.

    Il est clair qu'une Europe construite aussi loin des peuples la composant n'a aucune légitimité à perdurer. Et que l'urgence des luttes sociales et politiques se fait présente.

  2. oui cohn bendit au RMI ! on a vraiment du mal à croire que la passion les habites à tous ces nantis du parlement européen .

    l'europe moi j'y croit pourtant encore , mais c'est qu'elle semble irréformable , ne pouvant abandonner les crédos ultra libéraux , même après la crise économique . c'est désespérant.

    c'est vrai que quand on annonce un risque de dislocation et un retour de l'état et des monnaies nationnale , cette élection européenne n'a pas beaucoup de sens . je vous rejoind , pas de salut en dehors des mouvements sociaux européens . qui semblent malgré tout très improbables , ne s'étant jamais réellement produit .

    sinon qu'est ce que c'est cette idée de société pollen ?

  3. La société pollen, c'est une image donné par Yann Moulier-Boutang pour expliquer que les externalités positives (et donc le travail indirect) sont devenues aussi cruciales dans la production immatérielle que la pollinisation par les abeilles pour la fécondation des fleurs, justifiant ainsi un revenu d'existence.

  4. Le plus probable semble dans un premier temps une dislocation de l'union européenne, tout comme d'autres sécessions peuvent se produire à l'intérieur même des pays européens, des USA ou même de la Chine quitte à recomposer par la suite.

    La bureaucratie européenne est avant tout une entité juridique, plus que politique ou économique, calquée sur l'OMC et plus particulièrement sur son centre que constitue l'ORD( Organe de Règlement des Différends ) qui est une chambre arbitrale.

    Les ambitions des juristes, universitaires donc, dans ce domaine sont assez importantes, telles que de vouloir refonder un ordre mondial, ni plus ni moins.

    J'ai un peu de mal à croire que l'évolution du monde puisse se faire sur la base de procédures juridiques qui gèreraient de façon automatique toutes les fluctuations actuelles.

    En tous cas, la bulle juridico-politique parait un peu décalée de ce qui arrive.

  5. je partage dans les grandes lignes ce que tu dis Jean
    même si je serai moins dur (et plus optimiste) envers les futurs parlementaires : il faut toujours un peu d'espoir 😉

    (je pense d'ailleurs que si les monnaies locales... peut etre difficile à amener dans une élection européenne ? sont absentes...
    la relocalisation ne l'est pas : je trouve même le "message" plus clair et simple à comprendre qu'habituellement : que produisons nous, comment, pour qui...)

  6. Il ne s'agit pas de juger les personnes individuelles, je ne pense pas que les écologistes soient les pires, mais de constater les effets sociologiques (la loi d'airain de l'oligarchie). Je trouve absolument scandaleux que les Euro-députés touchent 7000 Euros de traitement de base, c'est insensé, impardonnable !

    Les monnaies locales (les alternatives locales) devraient être un thème européen car bien sûr ce n'est efficace que si c'est généralisé et d'autant plus si c'est coordonné, en plus de constituer une alternative à un protectionnisme très dangereux dans des économies si mondialisés. La cohabitation des monnaies locales avec l'Euro est un thème européen et la question aurait l'intérêt de sortir des questions qu'on se pose pour des solutions concrètes...

  7. Ce qui me parait manquer au discours écologiste c'est justement ce qui est souvent souligné par J Zin, à savoir les conditions de la production. Mais la production ça fait rétro, XIX éme siécle, moins bucolique que les coccinelles et les papillons.

    Tant qu'on ira pas dans le détail on passera à côté.

    Je vous propose de lire une description de ce qu'est la production actuelle, c'est d'une précision remarquable :
    http://www.bastamag.net/spip.php?ar...

  8. Billet écrit ce jour :

    Tous les fins calculs qu’on me ressert à chaque élection sont un piège à consciences.

    Je ne voterai pas.

    Arrivera un jour ce que nos choix enfin sans calculs amèneront infailliblement :

    l’apparition anarchique (= dénuée de chefs) d’un espace public pacifique mais insurrectionnel, campant partout pour la grande clarification dans la grande dignité retrouvée du peuple entier, évadé des politiques.

    Le vote n’est plus depuis longtemps un droit populaire, quelle que soit l’élection, mais juste son usurpation.

    Le seul droit naturel qui nous reste est précisément LE DROIT DE NE PAS VOTER.


    “Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de pousser le tyran, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre.”

    Cordialement !

  9. Cela fait longtemps que je ne vote presque plus (sauf municipales et référendum), on a bien le droit de ne pas voter quand on n'est pas Belge et ce n'est pas ce qui suffirait à nous faire retrouver une dignité originaire et un ordre naturel malheureusement introuvables. On se demande comment on peut croire à ces conneries. J'avoue d'ailleurs que j'y ai cru moi-même dans ma jeunesse mais c'est vraiment croire au père Noël ! Les choses sont hélas bien plus compliquées et vivre avec ses voisins (sinon avec sa famille) n'est déjà pas si facile... La servitude volontaire c'est un conte pour enfants, la triste réalité, c'est qu'on n'a pas le choix ordinairement, sauf à de rares occasions, la liberté étant une construction sociale fragile (il n'y a pas de liberté dans la nature).

  10. Le 9 11 est peut être partie d'une stratégie de guerre hors limites, si c'est le cas ça n'est pas très nouveau.

    Napoléon gagnait ses batailles en transgressant les règles de la guerre en vigueur à l'époque. Il semble que Churchill ait laissé couler un bateau avec pas mal de monde à bord pour permettre le renforcement de l'engagement dans la guerre. Un autre bateau de guerre a été laissé couler par les US pour déclencher la guerre du Viet Nam.

    Qu'il y ait des manigances comme ça ne m'étonne pas, on peut dire que ça fait partie des pratiques du genre.

    Ceci dit le pouvoir de cette forme d'ingénierie est assez limité, mis à part le côté odieux, et n'empêche pas les problèmes de fond, économiques, sociaux et écologiques. Si il y a ces sortes de complot, ça me parait la routine depuis des siècles, et montre surtout une incapacité de ceux qui y participent à trouver autre chose.
    Une débilité qui se croirait puissante par ses calculs retords.

  11. Le fait est que pour élucider certains évènements il faut creuser le sujet de façon minutieuse, une sorte d'investigation quasi policière, d'analyses et de recoupements mesurables.

    Travail un peu ingrat auquel je suis habitué de par ma profession, mais fréquemment on finit par trouver le fil des faits. Analyses, recoupements statistiques finissent par éclairer la situation. Pour le 9 11 je ne connais pas assez pour dire de quoi il retourne, mais même si il s'agit d'un complot ça ne me parait pas si surprenant et pas de quoi s'en étonner.

  12. Il y a une différence sensible entre "laisser faire" l'attaque de Pearl Harbor ou "laisser couler" des bateaux et orchestrer à grands frais la création d'un ennemi virtuel en tuant des milliers de personnes. Sans compter q'un tel projet suppose l'implication d'un nombre considérable de personne. Ne serait-ce que pour concevoir la "super-thermite" utilisée.

  13. Je ne vois pas de différence, la guerre c'est la fin justifie les moyens peu importe la taille de ceux ci et les côtés exécrables. La nano thermite n'a pas été inventée pour cette opération, si elle a eu lieu sous cette forme, elle existait avant.

    Donc pour cette affaire, peut être que c'est d'une forme de stratagème qu'il s'agit, mais je doute dans ce cas qu'aucune investigation juridique officielle ne se fasse avant longtemps tellement ça discréditerait les instances politiques, républicaines ou démocrates.

    Quoiqu'il en soit, je ne vois pas l'urgence de résoudre ces interrogations actuellement. Il y en a bien d'autres plus importantes.

  14. Contrairement à vous, je trouve très urgent du discréditer des instances politiques criminogènes. Mais manifestement, vous êtes dans une simple opposition à tout ce que je dis. Inutile de discuter avec vous.

  15. Si vous interprétez un point de vue qui ne vous convient pas comme une intention de vous contredire, eh bien trouvez un club de gens qui seront tous du même avis que vous, ça doit bien exister.

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