Misérables métamorphoses

Ontologie de l'accident, Catherine Malabou,
Essai sur la plasticité destructrice
Le mythe de la métamorphose est consubstantiel à l'être parlant, au monde des mots. Pour les chamans, le devenir animal était certes une véritable transformation personnelle, bien qu'éphémère, alors que l'initiation constituait un rite social, rite de passage entre l'adolescence et l'âge adulte par la confrontation avec la drogue, la séparation et la mort (la peur et la souffrance).

Depuis l'Empire romain, dépouillant le citoyen de tout pouvoir politique, c'est tout autre chose, on a commencé à se replier sur soi en rêvant d'une transformation purement individuelle (cultiver son jardin), thème repris par les mystiques néoplatoniciens et par la conversion chrétienne, parant la métamorphose attendue de toutes les vertus, sauvés un par un de tous nos péchés et du poids du monde !

Je vends la vie parfaite, la vie sainte et vénérable. Qui veut être au-dessus de l'homme ? Qui veut connaître l'harmonie de l'univers et revivre après sa mort ? (Lucien de Samosate, Philosophes aux enchères).

Ces promesses ultimes ont été reprises un peu trop légèrement par les théories de l'aliénation nous faisant miroiter l'idéal d'un homme complet et d'une existence authentique enfin, dépouillée du vieil homme et de nos anciennes dépendances, comme si la vieillesse et la dépendance n'étaient pas notre avenir et qu'on pouvait vivre impunément, sans blessures ni remords.

C'est donc fort à propos dans ces temps agités que Catherine Malabou nous rappelle dans ce texte magnifique que nos métamorphoses sont rarement positives et le plus souvent destructrices, traumatismes nous privant de nos facultés, vieillesse qui nous prend tout-à-coup et nous atteint à la tête, handicapés de la vie devenus tout autres, étrangers à eux-mêmes. En fait d'hommes nouveaux, nous devons faire avec des hommes diminués, mutilés, égarés !

Ce n'est pas dire qu'il n'y a pas aussi une force transformatrice positive, un progrès de l'apprentissage mais "apprendre c'est éliminer", et cet apprentissage consiste en grande partie à perdre nos illusions. On ne fait pas que grandir, les arbres ne montent pas jusqu'aux cieux, et la métamorphose qu'on rêvait nous faire papillon pourrait nous transformer plutôt en une monstrueuse vermine. En effet, s'il n'y a pas de positif sans négatif et si tout progrès se paie de quelque façon, le pire, c'est qu'il y a aussi du négatif sans aucun positif, pure destruction pas du tout créatrice. Et c'est bien ce risque qui nous accompagne, c'est la menace que nous devons affronter : celle du non-sens qui triomphe à la fin et réduit tout au silence.

Le plus souvent, les vies vont leur chemin comme les fleuves. Les changements et les métamorphoses propres à ces vies, survenus en conséquence des aléas et des difficultés ou simplement liés au cours naturel des choses, apparaissent comme les marques et les rides d’un accomplissement continu, presque logique, qui conduit à la mort. Avec le temps, on devient finalement ce que l’on est, on ne devient que ce que l’on est. Les transformations du corps, de l’âme renforcent la permanence de l’identité, la caricaturent ou la figent, ne la contredisent jamais. Ne la dérangent pas.

Cette pente existentielle et biologique progressive, qui ne fait que transformer le sujet en lui-même, ne saurait faire oublier le pouvoir de plastiquage de cette même identité qui s’abrite sous son apparent poli, comme une réserve de dynamite enfouie sous la peau de pêche de l’être pour la mort. En conséquence de graves traumatismes, parfois pour un rien, le chemin bifurque et un personnage nouveau, sans précédent, cohabite avec l’ancien et finit par prendre toute la place. Un personnage méconnaissable, dont le présent ne provient d’aucun passé, dont le futur n’a pas d’avenir, une improvisation existentielle absolue. Une forme née de l’accident, née par accident, une espèce d’accident. Une drôle d’engeance. Un monstre dont aucune anomalie génétique ne permet d’expliquer l'apparition. Un être nouveau vient au monde une seconde fois, venu d’une tranchée profonde ouverte dans la biographie.

Il existe des métamorphoses qui dérangent la boule de neige que l'on forme avec soi-même dans la durée, ce gros tas circulaire bien rempli, replet, complet. D’étranges figures qui surgissent de la blessure, ou de rien, d’une sorte de décrochage d’avec l’avant, des figures qui ne résultent ni d'un conflit infantile non réglé, ni de la pression du refoulé, ni du retour subit d’un fantôme. Il est des transformations qui sont des attentats. J’ai longuement parlé de ces phénomènes de plasticité destructrice, des identités scindées, interrompues soudainement, désertes des malades d’Alzheimer, de l'indifférence affective de certains cérébro-lésés, des traumatisés de guerre, des victimes de catastrophes, naturelles ou politiques. Force est de constater et de faire reconnaître que nous pouvons tous, un jour, devenir quelqu’un d'autre, d’absolument autre, quelqu’un qui ne se réconciliera jamais avec lui-même, qui sera cette forme de nous sans rédemption ni rachat, sans dernières volontés, cette forme damnée, hors du temps. Ces modes d’être sans généalogie n’ont rien à voir avec le tout-autre des éthiques mystiques du XX? siècle. Le Tout-Autre dont je parle demeure à jamais étranger à Autrui.

Le plus souvent, les vies vont leur chemin comme les fleuves. Parfois, elles sortent de leur lit, sans qu’aucun motif géologique, aucun tracé souterrain, ne permette d’expliquer cette crue ou ce débord. La forme soudainement déviante, déviée, de ces vies est de plasticité explosive.

En science, en médecine, en art, dans le domaine de l’éducation, l’usage que l'on fait du terme « plasticité » est toujours positif Il désigne un équilibre entre la réception et la donation de forme. La plasticité est conçue comme une sorte de travail de sculpture naturel qui forme notre identité, laquelle se modèle avec l'expérience et fait de nous les sujets d'une histoire, d’une histoire singulière, reconnaissable, identifiable, avec ses événements, ses blancs, son futur. Il ne viendrait à l'idée de personne d’entendre sous la formule de « plasticité cérébrale » par exemple le travail négatif de la destruction (destruction qui opère après tant de lésions cérébrales et de traumatismes divers). La déformation des connexions neuronales, la rupture des liaisons cérébrales ne sont pas considérées en neurologie comme des cas de plasticité. On ne parlera de plasticité qu'à l’occasion d’un changement de volume ou de forme des connexions neuronales qui fait sens dans la construction de la personnalité.

Personne ne pense spontanément à un art plastique de la destruction. Pourtant, celle-ci aussi configure. Une gueule cassée est encore un visage, un moignon est une forme, une psyché traumatisée reste une psyché. La destruction a ses ciseaux de sculpteur.

On citerait bien presque tout le reste. La métamorphose comme voie sans issue, quand la fuite est impossible. La vieillesse comme événement soudain : Duras vieille à 25 ans ayant déjà perdu sa prodigieuse beauté (p56).

« Très vite dans ma vie il a été trop tard. A 18 ans il était déjà trop tard. entre 18 et 25 ans mon visage est parti dans une direction imprévue. A 18 ans j'ai vieilli. » (L'Amant)

Terminons par la conclusion très politique, p82, face à la catastrophe qui vient et aux promesses qui ne seront pas tenues :

Or précisément, le possible que je cherche à dégager est celui qui rend l’existence impossible. Le possible de la dénégation, cette foi tenace et inébranlable dans la tout autre origine, n'est pas celui de la plasticité destructrice, qui se refuse à la promesse, à la croyance, à la constitution symbolique de toute ressource d'avenir. Il n’est pas vrai que la structure de la promesse soit indéconstructible. La philosophie qui vient doit explorer l'espace de cette défaite des structures messianiques.

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19 réflexions au sujet de « Misérables métamorphoses »

  1. moi je la trouve un peu dure sur les arts plastiques de la destruction. Il y a en fait tout une tradition. De lautréamont (maldoror), kafka (la méthamorphose), en passant par des films comme las vegas parano, les films de cronemberg .....

    et même actuellement dans la culture underground , comme VII dans le hip hop français , qui élève bien le crime au rang d'art plastique ?

    http://profile.myspace.com/index.cfm?fuseaction=user.viewProfile&friendID=178632267

    sinon c'est vrai que ce mythe de la métamorphose est très dangereux. Ses images d'Epinal pour enfant, sont en grande partie responsables de l'émergence du néo fascisme.

    C'est sur, si émerger c'est laissé choir, cela ne peut produire que des hommes diminués (vieux et handicapés) et tout un tas de monstres (prisons HP maisons de retraites, ump et fn). Rien de très catholique. Mais ça ne dispense pas de tenter l'aventure , malgré tout ....

  2. Bien sûr Catherine Malabou parle de Kafka. Elle insiste surtout sur le caractère aléatoire et dépourvu de sens de l'accident, ce n'est pas le plaisir mauvais de la destruction ni la fascination du crime, seulement la défaite du sens.

  3. bonjour Mr ZIN, je ne comprend pas très bien ce concept de destruction constructrive, sinon par le déroulement de la vie même et de l'inéluctable défaite de la pensé....

  4. Le concept de destruction créatrice vient de Schumpeter et signifie que les crises en détruisant les firmes dépassées dégageaient le terrain pour l'émergence de nouvelles technologies et de nouvelles générations d'entrepreneurs. On peut dire la même chose pour la fin des dinosaures laissant le champ libre aux mammifères. Lorsque la chenille devient papillon on peut parler aussi de destruction créatrice mais ce n'est justement pas du tout de ces métamorphoses que parle l'article...

  5. Je n'ai pas lu le livre que vous présentez ici. Toutefois votre texte pourrait renvoyer à une toile de Fontana: sur fond monochrome la toile elle-même est pourfendue au rasoir. Soit de l'art non patenté, scandaleux qui fit dire généralement " C'est insensé!" ou bien " c'est n'importe quoi".
    Cependant, par la suite placé au musée dans le voisinage d'oeuvres de Rothko, de B.Newman, de Tal Coat,... alors cette béance dans la toile devient patente au sens éthymologique : le verbe" patere"latin voulant dire "être ouvert, se déployer" donc" manifester" son être propre, signifier... Mais je divague peut-être?

  6. On n'a peut-être pas besoin d'attendre que l'Alzheimer soit installé dans nos têtes pour être étrangers à nous-mêmes, parfois cet accident n' est pas révélé en tant qu'accident hasardeux car il est constitutif métaphoriquement de ce que nous sommes, toujours étrangers à nous-mêmes,indécrottables, dans une inconscience pseudo-consciente,des êtres robotisés car presque seulement réactifs , presque jamais créatifs, l'Alzheimer alors comme signe presque superfétatoire d'une altérité manifestement tangible pour les autres, seulement pour les autres, car pour soi, la conscience semble alors dissoute , altérité au regard d'autrui et non au regard de soi , la pensée projective n'existe plus, les mots ne sont plus reliés à rien, sujet/objet n'existent plus, l'émotion est inadaptée sans rapport avec l'objet , enfin de ce qui nous semble à nous être l'objet , à nous les observateurs conscients soi-disant, les souvenirs sont poreux, il ne reste parfois que les plus anciens et parfois rien, tabula rasa, même le nom des enfants s'est effacé, rien de rien, le néant absolu mais dans l'inconscience totale, une mort avec une forme physique préservée, un fantôme, une ombre qui traverse , mais que sait-on au juste de cette inconscience inconsciente? Que détruit-elle alors, cette conscience inconsciente de soi, est-ce vraiment si grave? Qu'en savons-nous de cet état, nous qui lui sommes jusqu'alors étrangers? Le regard que nous portons alors c'est le regard douloureux des enfants qui ne sont plus re-connus par leurs parents, qui n'existent donc plus ne pouvant être nommés, mais pour les autres, ceux qui ont perdu le fil, que savons-nous? rien, quand ils sont complètement installés dans leur démence ils ne semblent plus y avoir de place pour autre chose que le néant absolu, la souffrance, c'est pour les autruis de la relation qui meurent symboliquement de n'être plus reconnus de n'être plus identifiés, ces inconscients sont dans un autre niveau de réalité dont les lois sont autres, nous sommes ignorants de ces lois, peut-être ont-elles un sens dans cet ordre qui semble être un dés-ordre dans notre niveau de réalité,ou peut-être pas, c'est notre ignorance qui nous fait l'appeler ainsi, un désordre , car l'ordonnancement de cet ordre nous est inconnu, un peu comme les lois de la physique quantique qui ne sauraient être comparables aux lois de la physique macroscopique, deux ordres différents, l'identité , c'est nos limites, là elles explosent peut-être, c'est un autre champ, et c'est peut-être notre ignorance crasse qui nous fait dire que c'est le fruit du hasard qui permet l'avènement de ce qui nous semble être un accident...je ne sais pas?

  7. J'ai retrouvé ,et je me dois donc d'en donner la référence , le texte dans lequel j'avais trouvé très pertinent,de la part d'Ado Huygens, de parler à propos du geste destructeur de Fontana, d'une **béance- patence**.

    http://www.centre-mosaique.com/telechargement/therapie/etre_presence.pdf

    Ce que dit le commentaire de Catherine sur la maladie d'Alzeimer est à rapprocher de ce qu'écrit Ado Huygens à propos de Bram Van Velde. Mais si chez le malade il s'agit d'un cataclysme, chez le peintre il s'agit de la mise en catastrophe volontaire de tout l' apparent **étantisé**, de toute choséîté , de cet **indécrotable** « je » préconstruit, prédestiné. Voir la série d'Alechinsky ***Astres et désastres** où il ne pouvait être question que de se dés-astrer. Il me semble?

  8. Merci Pierre pour ce très beau texte, qui entre vraiment en résonance avec mon ressenti, c'est du rien, de l'épure, du débarras de ce que l'on s'est fait être, que peut advenir quelque chose de neuf, l'homme commence à être là quand il arrive au rien total de ce qu'il est, de ce qu'il pense, de ce qu'il aime...l'ouvert n'est pas un objet dit-il, oui, c'est vrai je crois, c'est quelque chose qui se contracte, quelque chose de chaud qui pulse, un saut, un inattendu perché on ne sait où, un vide rempli , un non-agir puissamment actif , une intensité vibrante, une vibration qui n'a pas de nom, qu'est-ce qu'on est alors, on est ça, un être ramassé , quelque chose de poignant...

  9. @Catherine : On ne juge pas du monde du point de vue de Sirius, du point de vue supposé divin, mais à partir de notre propre monde, de nos attachements et de nos désirs. Il n'y a pas d'arrière monde, ni de métalangage.

    Ce qu'on peut reprocher à Malabou, c'est le caractère trop brutal de l'accident alors que dans la dégénérescence neurologique il y a plutôt une fluctuation entre des moments de lucidité et de brouillard, ce qui laisse le temps de se voir diminuer.

    On peut certes trahir tous ses idéaux dans ses dernières années, céder aux sirènes du paradis et se mettre à croire à quelque bondieuserie ou sombrer dans un état pire qu'animal. Quelle importance ? C'est au moins une image insupportable de notre humanité. André Gorz a fini dans une dignité impeccable qui facilite la compréhension de ce qu'il voulait être. Pas fondamental, il n'a peut-être pas eu raison de ne pas survivre à la crise actuelle et il a peut-être trahie son authenticité en donnant le spectacle de sa mort volontaire, il n'a dû moins pas connu la déchéance et le mépris. Il a toujours paru plus important, depuis les Egyptiens au moins, d'être justifié de sa vie et de rester dans la mémoire des vivants. On est prêt à sacrifier sa vie pour cela, pour rien sans doute, mais rien de plus important pour nous que la reconnaissance de l'autre.

  10. @pierreJ : Il y a une grande différence entre la déconstruction revendiquée et la destruction subie, un peu comme entre vivre dans le dépouillement et être dépouillé par des bandits ! Ce n'est pas le côté positif ici, mais la douleur de nos limites matérielles.

    C'est un peu ce que m'évoque le fabuleux projet de jeunes écolos de retourner dans la forêt amazonienne pour revivre en primitifs. Formidable, sauf qu'il faut être jeune et pas trop vieux ni trop malade...

  11. @ Catherine
    Assez d'accord avec l'intervention de Jean dans notre bref dialogue. J'ai été très sensible à la sincérité de vos propos. Le renoncement à soi tel que vous en parlez comporte nécessairement un moment dépressif. Mais moment salutaire si s'exposer au Rien ( « possibilité flottante infinie » volonté délibérée de boire un cocktail de renoncement, d'innocence, de culpabilité, d'ignorance) est ce passage à vide nécessaire d' où se ressource l'étonnement devant le monde. Angoisse ( antipathie envers les images de soi , et du monde) et désir ( sympathie nouvelle, désir de création). « Antipathie-sympathisante » de  ce moment océanique. Je songe à Matisse écrivant à un ami, à l'issue d' une maladie: «  Je vais pouvoir recommencer à perdre pied! »

    Jean a raison de mettre l'accent sur le fait qu'il s'agit essentiellement de langage. La nature disait Cézanne «  sort d'un abime » par la révélation d'une autre forme à mettre en oeuvre que le langage formel jusqu'ici reconnu à son propos: « Une ligne partout cerne, tient un ton prisonnier. Je veux le libérer; »; Paraphrasant Holderlin on peut dire: Si le langage à naître préexistait pour Cézanne «  à la réflexion sur la matière infinie et la forme infinie...il sortirait de sa création »
    Avez-vous lu Henri Maldiney, principalement dans « Art et Existence » les pages sur «  le non-lieu de la création »? C'est un ouvrage de 1985, certainement réédité...

  12. Jean,

    Je n'ai pas cette prétention à vouloir "juger" le monde d'un point de vue divin, je ne sais tout simplement pas de quoi il en retourne, en revanche, je mesure tout l'aspect partiel et partial de notre posture humaine qui nous fait lire le monde au travers de nos filtres personnels , je ne les méprise pas d'ailleurs ces filtres, car ils sont un peu comme les lettres d'un texte, il faut passer par elles pour essayer de lire le livre du monde , mais vous conviendrez peut-être aussi ,que la lecture du livre est incomplète et ne saurait jamais souffrir d'aucune certitude, d'aucune complétude, car nous ne sommes réduits qu'à connaître des parties de vérité avec une minuscule ,comme des fulgurances quand on observe le faux, c'est là surtout qu'elles apparaissent, mais jamais elle ne se donnera à voir avec une majuscule cette Vérité avec un grand "V", Vérité à qui on peut donner le nom qu'on veut , me semble-t-il, on peut l'appeler Amour, Joie, Paix, Dieu, Tao, Atman, Allah, etc, etc..., je ne suis donc pas aussi catégorique que vous Jean, qui me dites qu'il n'y a pas d'arrière monde , ni de métalangage, je doute pour ma part à défaut de savoir.

    Pour le reste, je voulais surtout mettre l'accent sur notre ignorance, à commencer de nous-même, le premier étranger que nous rencontrons c'est nous, et nous ne faisons pas toujours les efforts nécessaires pour éclairer notre petite lanterne, c'est tout, C'est pourquoi je me suis risquée à parler un peu cavalièrement de l'Alzheimer comme figure emblématique, à son apogée , de notre inconscience , je terminais quand même avec un bémol, car c'est vrai que nous ne connaissons rien de cet état, nous constatons c'est tout.

  13. Pierre,

    Je pense voyez-vous que pour acquiescer à la vie, il faut essayer de renoncer à tout ce qui y fait obstacle, et lorsque vous comprenez que ce qui empêche la circulation du flux vital, c'est justement la plupart de nos attributs humains, les jugements, les pensées,les peurs, etc... vous essayez de vous en libérer , sans les mépriser pour autant,et sans y renoncer totalement non plus,il ne faut pas rêver ,nous sommes humains, ça n'occasionne alors aucune dépression, c'est au contraire source de grande joie, car on gagne en qualité de présence , la vie a davantage de sel, et les modalités de se contacter au monde dans cet espace "entre" le monde et soi sont plus joyeuses car plus authentiques , comprendre davantage les mouvements de l'exister pour soutenir le processus d'ouverture et de fluidité, se déprendre pour peut-être moins se méprendre, voilà comment je peux vous en parler.Mais il ne faut pas que vous m'imaginiez jeûner et tout ce qui va avec, non, je suis une terrienne, une vraie, une terrienne très attentive , enfin j'essaie, et quand je sens quelque chose de faux , je l'abandonne voilà comment je procède, j'enlève, ce qui reste, c'est le meilleur! .
    Non, je n'ai pas lu le livre dont vous me parlez et l'auteur m'est totalement inconnu, mais je note sur mon petit carnet, merci.

  14. @Catherine :
    Vous m'avez bien eu! J'ai cru que vous parliez de la maladie d'Alzeimer avec sincérité, d'où je me suis laissé prendre à signaler , avec mes connaissances limitées, comment selon des auteurs qualifiés, dans la rythmique du moi créateur existe un moment dépressif ( océanique maniaque) où l'être du - et - au monde se ressourcent possiblement dans un vide. Qui n'a pas de nom ! Il s'agit ni de lui prêter un nom ni , plus tôt encore, de se vider ( logorrhée , diaharrée de mots), ni de se dégonfler en postulant un bonheur creux ( plus de sel de la vie) entre le monde et soi, dites vous. Il s'agirait au contraire de répondre présent « aux muettes instances que nous font les choses qu'on les parle » disait Francis Ponge. Mais vous vous contenteriez de vivre en marge, dans la marge. Loin de vous la moindre tentative , comme Cézanne , de « dressez une minute du monde qui passe », Vous avez osé parler de la maladie d'Alzeimer( avouez vous dans un autre commentaire) comme d'une métaphore de notre ignorance crasse. Emblême pathétique, ou plaisanterie? Et vous avez noté sur votre "petit carnet" le nom du plus notoire professeur d'esthétique français. Lisez-le! Et vos bémols deviendront des silences . Je suis en colère car ayant le sentiment de m'être fais avoir ,comme un gamin, par une diseuse de bonaventure...
    Je m'excuse, mais il fallait que cela soit dit.

  15. @Catherine : On est bien sûr d'accord sur le caractère partial et relatif de notre position, sans sombrer dans aucun relativisme. Nous abordons le réel avec nos grilles de lecture. Le problème, c'est qu'il n'y a nulle part où le savoir puisse être complet, de Vérité avec un grand V ni de Dieu, et qu'on ne peut donc adopter le point de vue divin pour juger de notre point de vue limité, il n'y en a pas d'autres. Le fait de ne pouvoir s'appuyer sur aucune certitude ne doit pas mener à un quelconque scepticisme, encore moins à croire qu'il pourrait exister du tout autre et tomber dans l'obscurantisme expliquant l'inconnu avec le plus inconnu encore, retournant l'incertitude en certitude d'une autre réalité invisible (et certes, il n'y a pas que la matière, il y a l'esprit, l'information, le langage mais rien de mystérieux). Il est extraordinaire de voir le retournement d'une incrédulité de principe en crédulité extrême envers des mythes grotesques qu'on ne pourrait attaquer puisque n'importe quoi pourrait être vrai et pourquoi pas cette religion ou celle-là ?

    Il n'y a pas d'arrière monde, même s'il y a des tractations en coulisse, car il n'expliquerait rien d'une réalité qui est hélas un peu trop explicable. Et il n'y a pas de métalangage car ce ne sont jamais que des paroles mais tout énoncé est un jugement et c'est une maladie du langage de penser le monde de l'extérieur, procédé glorifié par Spinoza comme la connaissance de 3ème genre. Goethe avait raison de dire que nous ne pouvons pas regarder de loin la vague qui nous engloutit.

    J'insiste toujours sur notre ignorance qui grandit à mesure de notre savoir mais, j'y insiste tout autant, cette docte ignorance n'a rien à voir avec le scepticisme et le fait qu'on pourrait du coup dire n'importe quoi. Ce n'est pas parce qu'on ne sait pas tout qu'on ne sait rien, sophisme constitutif des négationnistes du réchauffement mais surtout du néolibéralisme et de son "laisser-faire" au prétexte que l'information étant toujours imparfaite aucune politique ne serait possible.

    Sinon, il est certain que nous sommes à nous-mêmes étrangers (Je est un Autre), mais s'il faut se connaître soi-même, c'est surtout connaître notre aveuglement constitutif : il y a de l'inconscient toujours. Inutile donc de vouloir résorber l'énonciation dans l'énoncé et de croire avoir atteint un niveau supérieur de réflexion qui n'est souvent qu'un niveau supérieur d'aveuglement. Encore plus inutile de vouloir se débarrasser de la pensée et du langage qui nous séparent du réel pour rejoindre une présence imaginaire : la vraie vie est ailleurs. De toutes façons, l'humanité se construit en s'arrachant à la vie animale. Enfin, ce n'est pas malgré tout la même chose, notre inquiétante étrangeté, et le fait de se retrouver privé de ses facultés...

  16. Vous faites bien Pierre de me renvoyer au silence, mais le silence appartient aux plus sages d’entre nous, et je crains fort d’en être encore loin, ce qui m’occupe avant d'en arriver là , c’est un désir curieux de savoir ce que veut dire « vivre » et je ne vois guère d’autres moyens qu’en essayant de confronter ma parole à celle des autres. J’ai bientôt 52 ans, mais j'en suis encore à accumuler des informations pour essayer d’y comprendre quelque chose, peut-être suis-je lente, oui, je le crois fort.

    Sans doute aussi , ne suis-je pas capable « d’assimiler » totalement ce qu’a à dire ce notoire professeur d’esthétique français dont vous faites référence , comme je ne dois pas être en capacité de comprendre tout ce qui se dit ici ou ailleurs , mais ça n’empêche que j’ai ce désir irrépressible de comprendre, aussi peut-être pouvez-vous atténuer votre jugement à mon égard et m’autoriser une parole claudicante , tâtonnante,.et chargée d’erreurs mais qui a peut-être le mérite de vouloir gagner en clarté, merci.

    Je ne cherche pas à avoir raison de vous Pierre, je ne cherche pas à vous mentir, c’est tout le contraire, j’essaie d'élargir les brèches qui se présentent là, tout de suite selon les hasards que la vie offre, et pour cela d’être la plus sincère possible, la plus dépouillée aussi afin que quelque chose se passe, que la fausseté parte, c’est tout, si j'agissais autrement, cela serait complètement stupide, improductif, coûteux en énergie , pour rien, ça ne pourrait être le fait que d'un esprit malade ou méchant, et vous aurez compris que même si c'est un peu le cas, car il doit bien y avoir un peu de cela aussi en moi, de la méchanceté et de la maladie, ce qui m'anime,surtout c'est la volonté de comprendre les hommes, le monde et moi-même bien sûr, rien d'autre, ,je peux vous l'assurer .

    Votre colère tient à cela je crois , au « sentiment » que vous avez d’avoir été trompé , grugé, mais n'est-ce-pas vous Pierre qui vous êtes laissé prendre au piège de vos idées? de vos jugements un peu hâtifs? N’est-ce-pas vous l’arroseur arrosé ?

    Vous me dites" J'ai cru que vous parliez de la maladie d'Alzheimer avec sincérité" et bien Pierre , ce "j'ai cru" était tout à fait fondé car j'en parlais de façon tout à fait sincère, mais j'en ai parlé sur deux plans, et c'est peut-être cela qui est à la source du malentendu.

    Sur le plan de la métaphore mais aussi sur celui de la réalité objective.

    Sur le plan de la comparaison d’abord avec ce parallèle un peu cavalier peut-être, fait avec notre inconscience quasi -généralisée, et sur le plan plus objectif ensuite , celui de mon vécu auprès de ces déments pendant 14 mois dans une unité où il y avait 80 patients répartis sur trois étages , avec des topographies différentes de la maladie et donc des tableaux cliniques tout aussi multiples selon la géographie de cette vacherie de maladie, et aussi des degrés divers dans l'évolution de la démence. Je suis infirmière psy, et je peux vous dire que cette expérience a été très riche humainement mais extrêmement éprouvante aussi, la parole, cet instrument humain par excellence est ko dans ces lieux , notre grille de lecture des manifestations comportementales n’est plus la même, le plus tragique peut-être, c’est cet instant particulier où cette grande nuit inconsciente est traversée d’une fulgurance brutale de conscience brève , brève mais ce temps est alors bien long , car à la source d’une angoisse terrible , d’une terreur que l’on peut deviner sans problème, c’est à ces moments-là , que les suicides peuvent survenir, ensuite , quand la démence est installée, il semble que ce soit les proches qui souffrent, la personne démente, on ne sait pas, on n’est pas en elle, on ne peut témoigner alors que de ce que l’on voit,.

    Voilà donc, de quoi il en retourne, aussi ce que vous avez renvoyé dans votre message venait éclairer bien à propos mon interrogation, avec cette dimension de l’artiste qui est aussi celle d’un homme , les artistes ont une sensibilité encore plus à fleur de peau il me semble, l’artiste nous fait voir et sentir ce que nous ignorons souvent , et la poésie qui se dégage de vos textes me touche beaucoup et entre en résonance avec mon ressenti. Alors ce qui n’a pas de nom en dehors de l’ex-istant , c'est à dire l'Universel, l'Intemporel, doit être nommé pour ex-ister dans notre monde humain de la temporalité restreinte il me semble , pour nous les humains qui ne sommes pas des Dieux, et ne le serons jamais, l'inflation est pathologique il me semble, et c’est toute la position paradoxale de l’homme, cette espèce de « connaissance » je ne sais comment l’appeler , le Verbe peut-être qui fera grincer les dents de Jean, absolument nécessaire, car si l’on veut se libérer de quelque chose il faut d’abord la connaître parfaitement cette chose , comme le pianiste qui avant d’exprimer sa sensibilité créatrice doit connaître son instrument à fond et le solfège complètement ou comme le cuisinier qui avant d’élaborer des plats créatifs doit assimiler les bases élémentaires de la chimie culinaire. Pour nous les hommes dans ce « travail » de vivre , il faut d’abord voir de quel bois nous chauffons, connaître comment nous « fonctionnons » pas besoin d’aller dans les ashrams, dans les j’sais pas quoi, juste observer attentivement comment nous sommes, comment nous pensons, comment nous aimons, je pense que les personnes qui se connaissent le mieux peuvent alors atteindre ce rien , ce rien de ce qu'ils aiment, de ce qu’ils sentent, mais pas un nihilisme stérile, non, au contraire un rien duquel naîtrait une présence plus présente, plus présent dans ce qu’ils aiment, dans ce qu’ils sentent, dans ce qu’ils vivent , il ne s‘agit donc aucunement de vivre à la marge mais au contraire d’être « là » essentiellement là, plus que jamais, dans une présence qui pulse davantage le rythme naturel du flot qui coule.

    Mais on ne peut parler de ce genre de choses sans passer pour un fou ou un malade, et mieux vaut se taire, c'est vrai, je le sais bien.

    Je termine par un sourire celui de Bonaventure qui me fait penser au découvreur d'océans.

    Merci Pierre.

  17. Jean,
    ...Alors, il faut regarder comment on vit et comment on agit, ces choses qui ont plus de valeur que les paroles...

  18. Le Grit a organisé sa dernière réunion avec Edgar Morin pour parler de ses 7 réformes mais je m'y suis senti complètement étranger, trouvant que c'était à côté de la plaque, trop éloigné des urgences du moment, motivant même en partie mon départ du Grit ! Bien sûr je suis d'accord avec pas mal de choses mais je crois que placer la barre trop haut est un facteur d'échec, il faut ramener tout cela à des propositions plus réalistes qui vont bien dans la même direction mais sans promettre de changer la vie bien que la vie changera, en mieux on espère... Ceci dit, cette version est bien plus acceptable malgré mes réserves sur la réforme de vie et la réforme morale sinon la réforme de pensée, en dehors de quelques expressions excessives on ne peut qu'approuver mais l'essentiel, ce sont les dispositifs concrets et de ne pas se faire trop d'illusions.

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