L’individualisme pseudo-révolutionnaire

On ne le sait que trop, les hommes ne sont pas ce qu'ils prétendent être ! Ils agissent souvent à rebours de leurs motivations conscientes, et semblent parfois se débattre comme un insecte dans une toile qu'ils referment sur eux par leurs efforts mêmes pour tenter d'en sortir. Il s'y manifeste caricaturalement, toute la complicité des terroristes avec l'ordre policier qu'ils renforcent à tel point que, lorsque des fanatiques religieux ou quelques crétins d'extrême gauche qui se prennent pour des héros ne font pas le travail pour eux, l'extrême droite ou les pouvoirs établis savent tout le profit qu'ils peuvent tirer à organiser eux-mêmes quelques faux attentats plus ou moins sanglants (on l'a vu en Italie).

Ce n'est pourtant pas la seule confiscation par l'individu de l'action et de la conscience collective. Il est assez étonnant de constater à quel point en effet on rencontre de nos jours une presque totale individualisation de la politique, centrée sur soi, avec un individualisme exacerbé qui se croit révolutionnaire à transgresser les lois pour certains (jouissance perverse), à vivre hors du système pour d'autres (enfermé dans sa folie), quand d'autres encore se contentent de revendiquer une "simplicité volontaire" ou toute autre conduite exemplaire (mais chargée d'une culpabilité névrotique). Le seul point commun à ces stratégies purement individuelles, même si elles n'ont à la bouche que l'intérêt commun et dépensent beaucoup d'énergie, c'est de ne rien changer du tout à la société. C'est un fait, malgré qu'on en ait. Ce ne sont à l'évidence rien que des pseudo-révolutionnaires sans aucune révolution effective, comme s'il ne s'agissait pas tant de faire (la révolution) que d'être ("révolutionnaire" ou "écologiste") et de s'identifier ainsi à quelque figure idéalisée. On peut y voir un retournement véritablement paradoxal du souci de l'authenticité dans la vie quotidienne qui se transforme en spectacle narcissique, une mise en scène permanente et une sorte de moralisme inversé qui prend les autres de haut. Pour la révolution on peut attendre.

Il y a un terrible malentendu sur la révolution dont nous avons besoin qui n'est ni une fête, ni une explosion de violence, ni une prise de pouvoir, ni seulement une refondation sociale mais bien un changement de système. Ce n'est pas parce toute révolution a un côté carnaval où les rapports de pouvoir s'inversent qu'une révolution ne serait qu'une fête alors qu'elle ne mérite le nom de révolution qu'à bousculer l'ordre établi assez pour provoquer des réorganisations systémiques durables, pour adapter les rapports sociaux aux nouvelles forces productives, démocratiser la société et rétablir un peu plus de justice. D'ailleurs, il faut bien dire que la période actuelle n'est pas tellement sensible aux sirènes du romantisme révolutionnaire mais plutôt à une sorte d'anarcho libéralisme un peu égaré et dépourvu de toute efficience, un rêve d'enfance dévastateur, celui d'une nature apaisée et transparente à elle-même beaucoup trop mythifiée et qui nous laisse en fait spectateurs de notre propre vie et désarmés face aux évolutions sociales bien réelles. Il serait temps pourtant de dissiper les illusions des individualismes pseudo-révolutionnaires pour reprendre l'initiative et s'organiser collectivement, mais, bien sûr, ce serait une illusion de croire qu'on pourrait s'en débarrasser vraiment ni convaincre quiconque, il faudra toujours faire avec...

La transparence et l'obstacle

La première illusion de l'individu, en effet, c'est bien celle de la transparence à soi et d'être persuadé de savoir ce qu'il faudrait faire, car, aussi étonnant que cela puisse paraitre, nous ne savons pas ce que nous sommes ! Certes, la conscience de soi est constitutive, nul n'en est privé, et nous avons tous la parole, cela n'empêche nullement que nous ne savons pas ce qu'est la vie, que nous vivons, nous ne savons pas ce qu'est la conscience avec laquelle nous pensons, nous ne savons pas ce qu'est le langage avec lequel nous parlons. Il nous faut tout apprendre. Nous sommes tissés de mille mots, de liens innombrables et de toute une histoire. Nous sommes parlés plus que nous ne parlons, constitués de toutes sortes de préjugés et d'identifications. La transparence à soi-même ne peut être qu'une illusion dans ces conditions. "Connais-toi toi-même", cela ne peut être que découvrir sa propre opacité et l'étendue de notre ignorance, pas du tout de rencontrer sa vérité et ne plus douter de sa propre identité comme on le voudrait trop naïvement. Cette "ignorance docte" est exactement le contraire de la foi pleine de certitudes des ignorants.

C'est le grand malentendu de la demande de guérison ou de sagesse, et c'est pourquoi le plus intime est paradoxalement le plus dogmatique, se réclamant d'ailleurs la plupart du temps de grandes théories logiques ou de traditions religieuses. Si on croit à Dieu et à Diable, on les trouvera certainement en nous, bien présents. Aussi difficile que ce soit à l'admettre, ce n'est pas seulement l'ignorance qui limite la conscience de soi mais bien une fonction de méconnaissance et de refoulement ou de rationalisation, la persistance d'un inconscient (énonciation) qui ne peut jamais être éliminé (de l'énoncé) : "qu'on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s'entend", il y a du refoulement, toujours, au nom de grands mots comme de l'amour, et le mystère reste entier, sans retour, de l'autre sexe comme du désir obscur de la Mère, cicatrice encore vive de l'unité perdue. C'est de cette blessure que surgissent nos monstres, du tragique de la vie où la vérité est en jeu qui nous met en cause dans tout notre être, et non d'une simple erreur logique qu'on pourrait rectifier ni d'un dérèglement émotionnel qui serait dépourvu de sens !

Contre les prétentions de l'individu à la transparence de soi-même, la psychanalyse montre non seulement qu'il n'y a pas d'auto-analyse et que les tentatives d'introspection ou d'examen de conscience sont largement trompeuses, complaisantes, surjouées, mais l'analyse du transfert montre bien que, ce dont il faut se guérir c'est du désir de guérison lui-même (l'éveil, c'est qu'il n'y a pas d'éveil). Non, ce n'est pas un hasard du tout si presque tous ceux qui se réclament du développement personnel et de la connaissance de soi s'appuient sur un dogme pseudo-scientifique ou religieux et tombent facilement dans la secte (y compris les psychanalystes). Contrairement à ce qu'on pourrait croire, le progrès de la civilisation ce n'est pas de savoir qui on est, mais de savoir qu'on l'ignore ; ce n'est pas la sagesse et l'initiation, c'est la philosophie et l'inconscient. Ce qui reste toujours difficile, presque impossible, c'est de reconnaitre ses erreurs, de faire son auto-critique et d'admettre la part de dogmatisme qui nous limite à notre époque et à ses préjugés. Non seulement ça résiste ferme mais il n'y a pas de réel qu'on pourrait atteindre une fois pour toutes. Ce sera toujours aussi difficile, car une fois soulevé sur notre inconscient le couvercle retombe encore plus lourdement d'un nouveau refoulement sous ses faux airs de libération, et les anciens révolutionnaires deviennent les nouveaux pouvoirs établis...

Ce n'est que l'aspect individuel. Au-delà de la limite que l'inconscient met à une conscience de soi trompeuse, il s'ajoute un problème d'un tout autre ordre au niveau politique, c'est l'absence de toute unanimité ou même de consensus : c'est bien plutôt le conflit des idéologies, la lutte des classes et les guerres de religions. Quand on parle de conscience collective, ce n'est en rien comparable avec une conscience individuelle relativement unifiée, sauf à supposer une substance collective idéalisée sous la forme d'un peuple mythique ou d'un dieu tutélaire. L'unité sociale n'est pas donnée, elle est à construire à partir d'une irréductible diversité d'opinions. En dehors de l'action commune, il n'y a aucune "volonté générale" qui ferait corps et s'imposerait à tous, tout au plus des votes qui se trouvent majoritaires et peuvent se contredire. S'imaginer que notre propre bonne volonté suffirait à convaincre la Terre entière et nous regrouper sous la même bannière semble donc assez vain (c'est, pour Hegel, "la loi du coeur" et "le délire des grandeurs"). En effet la diversité des opinions est bien inséparable de notre nature humaine divisée, de la séparation entre signifiant et signifié, entre le signe et la chose, comme entre l'homme et la femme. Ce n'est pas d'une conversion universelle que nous pouvons attendre un changement politique mais au contraire de l'expression de nos diversités et de la confrontation de points de vue irréconciliables. Il n'y a pas d'accès à la vérité, pas d'ordre naturel ou divin qui tienne, la science doit être soumise à l'expérience et construite à partir de nos rationalités limitées et de nos divergences. C'est cette quête qui fait l'unité de l'aventure humaine dans sa diversité.

Non seulement la pluralité des croyances empêche toute effusion générale (on est toujours engagé dans une lutte contre d'autres croyances), mais vouloir les unifier ne fait qu'ajouter une autre division, et plus on a d'exigences, plus on réduit ceux qui peuvent s'y égaler. Plus inquiétant, c'est croire savoir où est le bien qui peut mener au pire. A rebours de tous les boucs émissaires qu'on se trouve, il faut affirmer haut et fort qu'il n'y a pas de "Mal" qu'il suffirait de vaincre, on ne sait pourquoi venu nous gâcher la vie ! La question est bien plus grave puisque c'est le Bien qui est la cause du Mal, depuis nos premiers chagrins d'amour jusqu'aux utopies totalitaires. Il faut s'en persuader, "l'enfer est pavé de bonnes intentions"...

Les utopies individuelles du collectif

Il y a de quoi y réfléchir à deux fois quand même avant de se lancer dans de nouvelles utopies, au moins faire son deuil de l'unité fusionnelle (un monde sans classes), désirée par tous sans doute mais jamais réalisée sinon fugitivement et cause de tant de massacres ! Reconnaitre ces obstacles ne constitue pas pour autant une raison de renoncer à continuer l'émancipation humaine et la démocratisation de la société, c'est au contraire exiger d'en tenir compte pour les surmonter et, au lieu de viser un Bien idéal et culpabiliser les gens, revenir aux processus matériels pour faire du mieux qu'on peut, ce qui serait déjà pas si mal ! La question devient cognitive plus que morale, même si elle ne s'y réduit pas car on ne peut se passer de l'auto-affirmation du collectif, son institutionnalisation révolutionnaire qui doit être comprise dans sa dimension collective et conflictuelle (luttes de pouvoir), et qui n'est plus du tout individuelle, sans se réduire non plus aux effets de masse ou de marché.

Les visions du collectif sont très différentes selon qu'on le considère comme déjà donné ou bien à construire. Si le collectif nous précédait, nous pourrions l'exprimer individuellement, comme une cellule du corps contenant la totalité de son ADN. Un seul pourrait parler pour nous tous et nous représenter. C'est tout autre chose si le collectif est le résultat d'une négociation et d'une composition. Certes, nous sommes des roseaux pensant et, comme tel, nous pouvons sembler contenir tout l'univers. Il est dès lors on ne peut plus naturel de croire qu'on pourrait le changer rien que par la pensée, mais il suffit de s'y cogner pour en éprouver toute la dureté qui nous assure qu'il nous est bien extérieur (c'est d'ailleurs aussi la preuve qu'on peut le transformer de façon durable). En tout cas, une bonne part des malentendus viennent sans doute de la certitude pour chacun d'incarner la volonté collective, comme certains fanatiques se croient, on ne sait pourquoi, les élus de Dieu. Ce n'est pas la seule façon de réduire le collectif à l'individu.

Une version opposée de cet individualisation du collectif, beaucoup moins paranoïaque mais pas plus acceptable pour autant, c'est d'en faire l'expression d'un phénomène émergent qui nous dépasse, sans que nous en soyons conscients. On n'est plus ici dans le projet collectif, mais dans le jeu des préférences individuelles, des valeurs. C'est la main invisible des marchés, manifestation de la providence divine, de l'âme du monde (Amon), d'un dieu caché dont nous sommes les messagers malgré nous, un peu comme dans les modes où chacun croyant se distinguer ne fait qu'imiter ses semblables. C'est ainsi que l'individualisme montre son caractère moutonnier, comme dans les mouvements de bourse. Cette idéologie du marché est une conception effectivement très individualiste du collectif réduit aux mouvements de masse et sans aucune garantie que le résultat ne soit pas catastrophique, mais qui laisse croire qu'un changement des individus pourrait se répercuter au niveau global, comme si "les multitudes" étaient responsables du sort qu'elles subissent, comme si c'était le consommateur qui déterminait le marché alors qu'il y a plutôt production du consommateur par le système (la publicité, etc.). Ainsi, l'individualisme a pu contaminer jusqu'aux révolutionnaires ou les écologistes, persuadés qu'il suffirait de participer chacun avec sa petite chapelle au marché des idéologies ! L'expérience américaine montre plutôt que les discours religieux et la charité chrétienne cohabitent fort bien avec le discours de l'argent et le matérialisme le plus sordide. Ce n'est pas au niveau des valeurs symboliques ou des décisions individuelles que ça se passe vraiment mais à celui des processus concrets, des structures matérielles et des rapports de force.

L'homme nouveau

Au fond, cette focalisation quasi religieuse sur l'individu dont il faudrait faire un "homme nouveau" n'est sans doute que la conséquence de l'individualisme libéral et de la perte des solidarités sociales, même si ce pas n'est pas si nouveau que cela puisqu'on peut remonter jusqu'à Epicure au moins, ou, un peu plus près, à cette illusion d'une "servitude volontaire" popularisée par Montaigne comme si ce n'était qu'une simple déficience individuelle qui serait à la base du pouvoir des tyrans ! Toutes les religions révélées vivent sur l'illusion d'un mal qui serait dans le coeur de l'homme et d'une conversion qui apporterait le royaume de Dieu sur la Terre, sans parler des sagesses qui promettent l'illumination depuis si longtemps et de nous transformer radicalement par la discipline du corps et de l'esprit, sans que leur supposée influence sociale n'ait jamais été à la hauteur, qu'on sache ! Les créateurs de religion n'ont-ils pas changé le monde par leur parole et leur exemple ? Ceux qui le disent pensent que c'est indéniable, mais on peut légitimement en douter pourtant : les religions ont toujours été politiques et on peut douter surtout qu'elles aient vraiment amélioré les choses, n'ayant pu empêcher des guerres auxquelles elles servaient plutôt de prétexte, ni l'inégalité ou l'exploitation. Les idéologies sans dieux n'ont pas fait mieux, c'est tout aussi certain, mais désormais c'est la techno-science qui nous promet un homme nouveau débarrassé de toutes nos tares. Ce n'est pourtant pas l'homme qu'il faudrait changer, et bien plutôt la société et l'économie qui doivent être changés pour les adapter à l'homme tel qu'il est avec tous ses défauts, ses faiblesses, ses folies mêmes, qui ne sont pas sans qualités. Bien sûr, on comprend qu'on se replie sur soi lorsqu'il n'y a pas d'alternative collective...

Il n'empêche que la révolution ne sera pas dans les têtes, ni simple révolution culturelle, mais qu'elle doit se traduire dans l'organisation de la production et les institutions collectives. Certes, on peut bien partir des individus et des petits groupes mais il n'y aura pas de révolution sociale sans organisation ni sans une certaine "prise de pouvoir" (au niveau local au moins). Ce ne sera pas une révolution "entre-nous", entre militants, entre convaincus, mais avec tous les autres ; pas un petit cercle de révolutionnaires ou de saints mais l'ensemble de la population, pas pour un homme nouveau fantasmé mais pour les gens tels qu'ils sont, dans la situation qui est la nôtre (les alternatives locales s'y affrontent concrètement). Si des dispositifs alternatifs étaient destinés à des sages et une communauté de saints, l'échec serait assuré ("Malheur à une république où le mérite d’un homme, où sa vertu même serait devenue nécessaire !" Sadi Carnot). Il faut nous prendre comme nous sommes avec nos folies, nos limites et toute l'étendue de notre ignorance. Plutôt que de rêver à quelque paradis merveilleux, il vaut mieux se limiter à essayer de s'adapter aux évolutions en cours et préserver notre avenir. Même si cela peut exiger des changements radicaux qui nous changeront, inévitablement, il n'y a pas de quoi promettre un monde apaisé. Pas plus que la fin de l'esclavage n'a été un bonheur sans fin, il ne faut pas attendre plus de la sortie du salariat au profit du travail autonome qu'un progrès dans nos libertés, ce qui est déjà considérable mais qui n'est pas dépourvu d'aspects négatifs aussi.

L'essentiel c'est qu'il est absurde et dangereux de vouloir changer l'humanité. Comment faire pour changer tous les hommes d'un seul coup, avec quelle formule magique ? Par l'éducation ? L'éducation est effectivement fondamentale et nous change profondément mais elle demande beaucoup de temps et, de toutes façons, l'éducation n'est pas le dressage mais l'apprentissage, elle ne peut être autre chose qu'un reflet de la société (sinon, qui éduquera l'éducateur?). Au-delà du danger de formatage des esprit et du viol de notre intimité dans la confusion entre le privé et le public, le plus grand danger est surtout que cela voudrait dire qu'on va faire une société pour laquelle il y aurait des non-humains ou des sous-hommes, des attardés à rééduquer, des barbares à exclure de la cité. Cette aspiration à l'excellence, à la maitrise de soi et à la conscience n'est pas sans grandeur, on ne peut que l'encourager mais elle tombe facilement dans la fascination de sa propre image et finalement dans une forme d'imitation et d'adoration du chef paré de toutes les vertus. La magie des grands mots ne suffit pas à changer le monde ni le sens commun. Il vaut mieux savoir que nous sommes faibles, faillibles et un peu minables, petites choses fragiles et bornées même si nous avons aussi notre dignité et que chaque existence reste admirable vue d'assez près. Il vaut mieux essayer de nous supporter mutuellement, de se débrouiller pour mieux vivre ensemble avec tous nos défauts qui ne sont pas sans raisons, essayer d'avoir un peu plus d'intelligence collective en s'organisant et non pas en se fiant simplement à l'intelligence de chacun.

L'organisation collective

Il est certain que l'intelligence collective ne procède pas tellement de l'intelligence individuelle et plutôt de la bêtise des foules (une foule de moines ou de psychanalystes ne valant guère mieux). Il y a tellement de discours stupides et dangereux, c'est cela notre réalité, les préjugés, les convictions plus ou moins délirantes. C'est avec cela qu'il faut faire, et la limite de la démocratie : la revendication de l'idiot d'avoir raison tout autant qu'un autre et la guerre des religions qui en résulte ou la multiplication des sectes. S'il y a démagogie et manipulations émotionnelles des foules, c'est que les évidences les plus simplistes sont tout simplement fausses et qu'on tombe facilement dans le panneau... La vérité est toujours aussi impossible à dire, il y a toujours division de la vérité et du savoir, même pour les prétendus experts ou savants. L'idée que nos problèmes ne viendraient que de l'avidité humaine, d'un désir déréglé ou d'une mauvaise métaphysique est une idée folle, encore plus de croire qu'il suffirait de changer d'idée pour changer de système alors que c'est, fondamentalement, l'indécidable qui est en cause et le jeu de puissances matérielles. Il n'y a pas seulement une pluralité des fins légitimes, mais une pluralité des illusions, une pluralité de la connerie humaine (dont on ne peut s'exclure soi-même) ! C'est autrement plus grave et pourquoi l'histoire avance par ses mauvais côtés, en se jettant dans une erreur après l'autre. Il faut des massacres, il faut l'horreur, la catastrophe pour qu'on se décide, sinon chacun délire dans son coin à rêver de son petit monde, à rêver qu'il s'éveille en devenant papillon...

S'il n'y a pas démocratisation du savoir et qu'on ne partage que l'ignorance, quelle rôle donner alors aux idées, à la communication et au débat public ? Ne doit-on y voir que des leurres pour émouvoir les foules ? Les campagnes électorales montrent que c'est effectivement le cas la plupart du temps. Les idées sont des armes quand elles pénètrent les masses mais si ce sont les processus matériels qui sont déterminants en dernière instance, l'enjeu devient cognitif plus qu'idéologique : se doter des moyens de savoir la vérité (sur le climat par exemple) pour agir sur les causes, se donner les moyens de nos fins plutôt que d'attendre qu'un miracle se produise qui nous éviterait d'avoir à prendre nos responsabilités. Il semble qu'on soit toujours écartelés dans les débats entre dogmatisme et scepticisme qui sont des pièges symétriques : fanatisme aveugle d'un côté, laisser-faire impuissant de l'autre. La voie de l'action consciente est certes bien étroite entre ces deux erreurs opposées : c'est la voie de la philosophie, de la science, de la démocratie et de la discussion argumentée (l'agir communicationnel). C'est ce qui demande organisation.

Il y a un préalable à l'organisation, cependant : on a besoin de "faire société" et d'un objectif commun, on a besoin du sentiment de solidarité et de reconnaissance, on a besoin d'amitié enfin (la philia des Grecs). C'est ce qui fait qu'un mouvement social est un peu comme une histoire d'amour (Alberoni), c'est peut-être aussi pourquoi cela se termine si mal la plupart du temps... Impossible de se débarrasser de l'émotionnel en politique mais il peut être trop facilement manipulé et il ne faut pas confondre les sphères publiques et privées. On a besoin d'illusions, c'est indiscutable. Aucun travail sur soi ne pourra l'empêcher ni éviter le travail du négatif, on s'y laisse tous prendre à un moment ou un autre. Il ne faut donc pas prétendre rendre le pouvoir bon mais savoir qu'il est mauvais et lui mettre des contre-pouvoirs. Il s'agit de reconnaitre notre part de bêtise, pas de nier nos besoins émotionnels mais pas de les glorifier non plus dans leur tendance à nous aveugler. Il vaut mieux essayer de rester rationnel plutôt que de s'abandonner aux bons sentiments et il ne suffit pas de renverser les dominants ni de lutter contre l'injustice. Ce qu'il faut faire c'est un peu moins facile, c'est de construire des alternatives locales, avec les autres, et de faire régner un peu plus de justice, ce qui demande beaucoup d'intelligence. L'enjeu est bien cognitif sur ce que nous sommes vraiment, mais en ce que l'ère de l'information, les transformations qu'elle induit dans la production, et notre situation écologique exigent de nous un dépassement du productivisme capitaliste et une réduction des inégalités. Il ne s'agit pas de notre propre excellence, il ne s'agit pas de rêver, nous avons tant à apprendre...

S'il y a bien une dimension affective dans tous les groupes, même dans les entreprises, s'il y a bien des grands récits dans lesquels on s'inscrit, ce n'est pas à ce niveau qu'il faut agir, ni sur les liens personnels, mais bien au niveau de l'organisation elle-même, du système, car une des propriété d'un système, c'est d'être relativement indifférent à ses éléments. Répétons-le, ce ne sont pas les hommes qu'il faut changer mais leurs organisations et juger aux résultats. Les hommes changeront bien sûr dans un nouveau contexte, on change tout le temps, mais rien ne changera, même si les hommes changent, si c'est toujours le même système. Bien sûr, il ne suffit pas de prendre le pouvoir, ce qui ne change effectivement rien du tout au système, sinon aux marges. Il ne faut pas s'imaginer qu'on ferait beaucoup mieux que tel ou tel ministre à sa place ("si tu fais de la politique, c'est la politique qui te fait"). Ce n'est pas prétendre qu'on pourrait "changer le monde sans prendre le pouvoir", sauf si cela signifie construire de véritables alternatives, et encore, il sera très utile de disposer pour cela de l'appui des pouvoirs locaux au moins. En tout cas, ce n'est pas une question de personnes mais de système. Encore une fois, le problème est cognitif plus que moral : il faut trouver des solutions pratiques plus que couper des têtes (qui repoussent toujours). Pour cela, on n'a besoin que de la participation de chacun, pas la peine de vouloir élever leurs âmes ni de sonder les coeurs et les reins. Ce qui compte, c'est le dispositif, les supports matériels, le système et les finalités politiques communes même s'il faut aussi un discours qui leur donne sens et des valeurs partagées.

Tout cela ne nous avance pas beaucoup sans doute sur ce qu'il nous faudrait faire (j'en parle ailleurs) et ce n'est encore qu'une partie du problème mais je ne voudrais pas donner l'illusion que je serais exempt de critiques à cet endroit, étant moi-même bien trop indépendant et allergique aux groupes. La question n'est pas là et je ne prétends pas du tout être un modèle ou meilleur que les autres. Je ne prétends même pas "être" révolutionnaire, je suis simplement persuadé qu'on a besoin d'une révolution des rapports de production pour les adapter aux nouvelles forces productives immatérielles ainsi qu'aux contraintes écologiques et que cela passe par une organisation collective, mais je n'ai pas de plan pour conquérir le pouvoir (sinon qu'il faut commencer au niveau local et qu'il y aura besoin des artistes et des savants), je n'appartiens pas à une organisation révolutionnaire (aucune qui mérite ce nom) et je serais sans aucun doute aussi insupportable aux nouveaux pouvoirs et aussi rétif aux nouveaux dogmes qu'aux anciens !

Il n'est d'ailleurs pas question de refaire pencher la balance un peu trop du côté des communautés et de l'organisation, c'est-à-dire finalement de la religion. Il y a indéniablement des raisons profondes à la situation actuelle, une insatisfaction des organisations actuelles et la recherche de formes plus adéquates, ni trop rigides, ni trop éphémères, entre organisations hiérarchiques, réseaux et marchés. L'importance donnée à l'individu est tout autant légitime. D'une certaine façon il ne s'agit que de reformuler ce qu'exprime l'individualisme pseudo-révolutionnaire en renversant les termes où ce n'est plus l'individu qui est la cause mais la finalité du collectif : l'individu comme finalité des politiques de démocratisation, du développement humain et des droits de l'homme, mais c'est une question de dispositifs et d'organisation de l'intelligence collective, pas de contemplation de soi : l'intérieur est à l'extérieur. Très concrètement cela voudrait dire, par exemple, non pas prendre la question écologiste du côté de la consommation et des besoins, mais partir du producteur lui-même, du travail autonome et de l'épanouissement de l'individu dans son activité ou de la valorisation de ses compétences, où l'on se rejoint d'une certaine façon après ce long détour, bien que cela reste très différent tout de même.

En tout cas, ce qui est sûr, c'est que rien ne se fera si on reste chacun dans son coin sans se rassembler, sans arriver à s'entendre, et notre tâche actuelle est certainement l'organisation de la transformation sociale, mais pas forcément de façon centralisée, se divisant par tendances et sous-tendances, plutôt sans doute sur une base locale et fédérative, autour d'alternatives concrètes tout en utilisant toutes les potentialités des réseaux numériques. Il n'empêche que cela ne donnera rien, il ne peut y avoir d'unification du mouvement tant que perdureront les anciennes idéologies, les anciens partis, les anciennes façons de penser ; cela ne servira à rien tant qu'on ne prendra pas conscience de toutes les conséquences de notre entrée dans l'ère de l'information et de l'écologie, mais qui s'en soucie ? Inutile de feindre une fausse unanimité ni de prendre ses désirs pour la réalité, les bonnes intentions ne suffisent pas, la question reste cognitive avant d'être morale : nous avons besoin de comprendre notre temps pour le transformer, comprendre qu'il nous faut développer le travail autonome et construire des alternatives locales à la globalisation marchande. Point sur lequel on ne peut pas être optimiste pour l'instant, c'est le moins qu'on puisse dire, tout ce qu'on peut "espérer" c'est que les évènements (économiques ou climatiques) précipitent les choses et nous ouvrent les yeux sur la réalité car, il faut s'en persuader, "seule la vérité est révolutionnaire".

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42 réflexions au sujet de « L’individualisme pseudo-révolutionnaire »

  1. Beaucoup de choses dans cet article, merci... J'aime beaucoup cette idée de la symétrie entre dogmatisme et scepticisme, ou la nécessité de réaffirmer que nous sommes faits/parlés bien plus que nous ne faisons/parlons.
    Reste la question de savoir quoi faire, comment réinventer des façons de vivre ensemble qui ne soient ni une collectivité organisée scientifiquement (autoritaire) ni une juxtaposition d'individualités incapables de se rejoindre, perdues dans une quête de la vérité/illumination/rédemption/guérison. Poser la question des moyens et donc des marges de manoeuvre réelles, matérielles laissées à chacun, la possibilité de la fuite et du retour.
    Tenez, voilà ce sur quoi je suis tombé ce matin :

    ENTHOUSIASME - Nom masculin. Est un emprunt savant de la Renaissance (1546) au grec enthousiasmos "transport divin", "possession divine", formé sur le verbe enthousiazein "être inspiré par la divinité". C'est un dérivé de l'adjectif enthous, forme contractée de entheos "animé d'un transport divin", composé de en "dans" et theos "dieu" (->athée, théologie).

    - Au XVIe siècle, le mot est employé avec la valeur de l'étymon, au sens de "délire sacré qui saisit l'interprète de la divinité" (l'enthousiasme de la Pythie); à la même époque, enthousiasme est attesté avec le sens étendu de "transport, exaltation du poète sous l'effet de l'inspiration" (1546; Rabelais), d'où vient un emploi littéraire du mot en parlant de la force qui pousse l'homme à créer.
    - Au XVIIe siècle, par une seconde extension de sens (1664, Molière), enthousiasme prend la valeur moderne d'"exaltation poussant à agir avec joie" (élan, mouvement d'enthousiasme), d'où le sens d'"admiration passionnée" (1689, Mme de Sévigné). Le mot est employé depuis le XVIIe siècle en parlant d'une émotion collective suscitant une excitation joyeuse (débordement d'enthousiasme). Enthousiasme a perdu, dans la langue courante, sa force originelle.

    (Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d'A. Rey. © Dictionnaires Le Robert, 1992)

    Amitiés au Causse 🙂

    W. Nepigo

  2. Salut,

    Dans votre analyse du caractère "individuel pseudo révolutionnaire" il manque une donnée selon moi. Cette donnée montre que, bien souvent, les personnes qui s'inscrivent dans un mouvement qui a pour but de transformer et, en conséquence, il y a des règles à suivre afin de parvenir à cette transformation relève d'une peur bien curieuse pour ne pas dire amusante : avoir peur d'être transformé par le monde (sous entendu : recherchons dans les failles du monde actuel et de son système les preuves qui justifient notre désir de le transformer).

    Pourquoi pas mais je trouve que cette recherche constante d'une preuve indépendante qui justifie la faiblesse du système est une quête (sic !) bien maigre et pauvre en terme d'analyse. Ce qui ajoute à l'insatisfaction déjà présente un dégout supplémentaire du système sans voir ce qui le constitue.

    Autre point, bien souvent (je me répète) parmi les personnes que je connais et qui se définissent comme révolutionnaire et qui ont envie de changer le monde. je m'aperçois que ce qui fonde ce désir provient d'une origine famaliale (je suis contre les choix idéologiques de mes parents), d'une incapacité à s'adapter au monde tel qu'il est (manque de formation ou diplômes ou autre).

    Bref il y a milles et une raisons qui font que certaines personnes choisissent de ne pas se mettre en accord avec ce monde et ce pour quelque raison que ce soit. Ces personnes se mettent en-dehors du monde ou d'un système et souhaitent le transformer, le changer pour l'adapter à leurs visions mais le retour de bâton (ou du refoulé si on reste dans une acception psychanalytique) vient avec une forme de crainte : plus ou moins rejetée d'un système voire exclue la personne, malgré les outils de rattrapage qui lui sont offerts afin de se conformer au monde, exprime une crainte de se voir transformer par le monde lui-même ou un système plutôt que le contraire.

    On peut ainsi voir une sorte de fuite en avant : plus on a des exigences radicales, plus la peur de se faire changer par le monde qu'on critique tout en s'y confrontant devient grande. Ce qui peut amener à des positions binaires 'purs' contre 'collabos'.

    Une partie de la problématique se situe ici selon moi : est-ce que le désir de transformation tout en restant en-dehors n'est pas, en fin de compte, une peur de se faire transformer par ce dernier (autrement dit : découvrir qu'il n'est pas aussi terrible qu'on veut bien le croire) ?

  3. Merci pour cet article ! C'est en effet quelque chose que je ressent souvent en rencontrant beaucoup de gens. Ce n'est pas mal du tout d'essayer de réguler par la négation au sein de cet article (n'ayant malheureusement pas assez de portée et risquant de braquer la plupart des gens, comme par exemple "pseudo"), une problématique profonde de notre époque au sein d'une minorité qui n'arrive pas à s'organiser (surtout en occident, la france en ce qui nous concerne) ou qui garde des idées reçu sans chercher à faire une investigation nécessaire avant de chercher à agir. La perte d'unité, la fragmentation des organisations se fait de plus en plus criante.
    Je me suis, pour ma part, senti un peu touché par certaines négations de votre article, étant très isolé dans ma démarche. Il me faut, re-partir de rien, après une période militante dans le mouvement anti-pub. Je ne sais où faire des rencontres et suis un peu en période d'errance malgré ma volonté accru à vouloir changer les choses. Je me contente donc d'écrire un peu, de lire énormément, et d'essayer localement de rencontrer des personnes susceptibles d'être intéressées par l'idée de coopérative municipale et par l'idée d'une organisation plutôt horizontale de contestation, ouverte le plus possible à l'autre et cherchant à agir dans une optique de désobéissance locale.
    Histoire de raconter une anectdote qui me semble intéressante : après un débat avec des amis sur ma motivation isolée à chercher à transformer le monde, j'ai fini par me rendre contre de mon caractère individuel et de la perte de sens qui en ressort désagrégeant peu à peu cette même motivation. L'individualisme de la question révolutionnaire est un paradoxe clair et est, à mes yeux, le résultat de l'isolation de chacuns créée par l'histoire de notre société occidentale. De plus, le problême cognitif me pousse à m'individualiser également énormément. J'ai une vision très marginale de la situation actuelle et ne trouve malheureusement personne ayant les mêmes références que moi. Nous sommes, de plus, (les révolutionnaires) en si petite minorité qu'il en devient difficile d'en trouver localement. Surtout ceux désirant agir...
    En tous les cas une chose que j'espère c'est essayer de tirer le plus de vrai chez les autres et tenter de leur apporter du mien.
    A part ça, l'histoire nous le montre les mouvements révolutionnaires ne sont pas toujours très réfléchis et se contente la plupart du temps de n'être qu'une pâle copie de ce que présente les intellectuels tel Marx (pour le passé) ou encore Laborit, Gorz ou Robin (pour aujourd'hui).
    Personnellement, je pense que la société occidentale est historiquement dramatique (je ne développerai pas plus sur ce sujet). Le chaos est bien présent et il faudra bien chercher à tenter de créer un minimum d'harmonie avec le peu de temps que l'on a à cause de nos métiers professionnels (remarque on a toujours le temps lorsqu'on le souhaite, à ce qui parait).
    J'espère toujours malgré tout et avance toujours malgré tout dans ce qui me semble sensé avec mes folies et mes dérives. Difficile de chercher à être sincère lorsque l'on se trouve dans la quasi-incapacité à l'être.

    Cet article m'a fait du bien car il permet de chercher à s'ouvrir le plus possible et être capable de confronter ses analyses et ses propositions face aux autres (bien que je sois plutôt assez timide, m'empêchant ainsi de chercher à réguler des médisances, par la parole outil primordial de la rencontre).
    Bonne continuation et pour ma part, le combat continue !

  4. @Jean-Marc je dirais qu'il faut se méfier de conclusions hâtives. Il est exact que ce sont rarement ceux qui réussissent ou les plus adaptés qui sont révolutionnaires, de plus lorsque la période n'est pas révolutionnaire, ceux qui se disent tels sont à la fois très peu nombreux et rassemblent pas mal de fêlés. J'en connais effectivement, parmi les plus extrémistes qui sont surtout en rupture avec leur famille mais il ne faut pas généraliser pour autant et, bien sûr c'est très différent quand il y a beaucoup de révolutionnaires. Le plus idiot serait d'en tirer la conclusion que les révolutionnaires sont des malades et qu'ils ont tort, comme si l'accord avec le monde était notre état normal. L'idée qu'on soit révolutionnaire pour ne pas changer n'est pas mal vu, il y a toujours de la défense de son identité dans une révolution, un retour à l'origine qui refonde et transforme en réalité profondément, mais l'idée que ce serait un défaut est injustifiée. Le changement n'est pas forcément un bien, il nous faut souvent lui mettre des bornes. Ce n'est pas à ce niveau d'abstraction et d'exagération que c'est intéressant, ce n'est pas au niveau de l'individu mais de l'analyse d'une société et de ses évolutions dont il ne s'agit pas de savoir si c'est pas si pire que ça mais de comment améliorer les choses et leur donner sens. Au niveau de l'individu et de sa psychologie, on ne comprend rien à l'histoire...

  5. J'ai le souvenir que la psychanalyse se réclame subversive, attribut peut être de l'individuation à l'encontre des conceptions orientales d'une forme de fusion, dissolution du moi. Cette subversion et apologie du désir ne sont elles pas à la limite de la perversité de la transgression. C'est un peu l'ambiguité du désir sans limites. D'autre part vous mettez en avant l'intérêt de la psychanalyse. Alors peut on parler de celle ci sans l'avoir en quelque sorte expérimentée et plutôt seulement lue ?

  6. Que la psychanalyse soit subversive dépend du psychanalyste. C'était en tout cas la raison de l'opposition de Lacan aux psychanalystes américains et à leur idéologie du self made man ou du moi autonome. Beaucoup de psychanalystes y compris lacaniens, se font aujourd'hui les défenseurs de l'ordre établi et des représentants de la Loi. C'est pour cela que j'avais défendu à l'époque une "analyse révolutionnaire" comme expression du négatif mais je n'avais rencontré aucun succès... La subversion n'est pas tant une individuation que la mise en cause de la vérité et de la norme, événement de discours qui a une fonction sociale. La question n'est pas aussi simple que l'opposition d'un Soi oriental à un Moi occidental, c'est bien plus compliqué et dialectique entre individu et société, sujet et discours. Apologie du désir, c'est vite dit aussi. Que le désir soit premier, et le non-être la cause de l'être est déjà dans le Rig Véda. La psychanalyse est plutôt l'analyse du désir comme désir de désir. Le désir pervers est un désir d'ordre afin de pouvoir continuer à le transgresser impunément. L'idéologie d'un désir sans limite est l'idéologie publicitaire. Freud est bien plus pessimiste sur les ratés du désir et les contradictions de la civilisation. Il est certain qu'il vaut mieux avoir expérimenté l'analyse pour en parler, ce qui est un défaut du discours de faire appel à l'expérience immédiate de la conscience. Heureusement cela n'empêche pas ceux qui n'ont pas fait de psychanalyse d'en parler. La psychanalyse irrigue notre culture, on ne peut s'en passer, c'est un acquis fondamental qui augmente notre ignorance comme toute grande découverte, bien sûr cela ne veut pas dire qu'on ne risque pas du coup de n'y rien comprendre et de dire des bêtises mais les psychanalystes aussi, alors... Au niveau politique, l'apport de la psychanalyse c'est surtout de réfuter les espoirs d'un homme nouveau et rabaisser un peu les prétentions du politique à nous transformer et réduire notre part d'irrationnel.

  7. Merci, pour la réponse, je l'envisageais plus ou moins ainsi sans pouvoir la formuler et la détailler tel que vous le faites. J'avais un peu fréquenté le milieu de la philo par les café philo. Le désir y apparaissait central mais selon une vision spinoziste voire nietschéenne. Le prof de philo semblait réfuter la notion d'inconscient.
    Peut être que l'analyse du désir peut permettre l'émergence d'un désir autre que celui de la perversité. Probablement un désir plus individué sans que cela signifie un rejet systématique du social.

  8. Merci pour cet article.

    Finalement, on en revient toujours à la même question: que faire?
    On retombe sur les mêmes tensions entre la nécessité de la réflexion et son prolongement en action, entre la construction d'alternatives en marge du modèle dominant et la transformation de celui-ci.
    Ces questions, qui avaient été un temps "tranchées" par le marxisme remontent à la surface et nous ramènent aux débuts de l'idée socialiste, avec en plus l'expérience du totalitarisme et la problématique environnementale.

  9. Lisez l'excellente synthèse :

    bgabrielli.over-blog.com/article-15021588.html

    on l'on peut voir que l'exacerbation de cette individualité s'inscrit dans un plan global. C'est pourquoi la connaissance de soi est subversive, car elle permet de déjouer la manipulation.

  10. Il y a des techniques de manipulation, c'est certain, et celles-ci sont assez bien vues. Il y en a d'autres (voir le traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens) mais elles ont leurs limites. L'idée qu'on serait complètement manipulé (à la Matrix) est une idée folle, comme toutes les théories du complot (et même s'il y a des complots et des manipulateurs, c'est indéniable).

    En tout cas tout ce que je dis dans cet article va à l'encontre de la croyance que la connaissance de soi permettrait d'y échapper : c'est par exemple ce que les scientologues peuvent promettre pour encore mieux manipuler le transfert.

    La question est toute autre : ce n'est pas la méchanceté des autres, c'est notre propre bêtise et surtout le fait de ne pas avoir d'alternative. La question n'est pas du tout individuelle mais collective et met effectivement en cause la vérité mais ce n'est pas une vérité bien connue, cachée par les manipulations, c'est une vérité qui se cherche, c'est qu'on vit dans l'illusion et qu'on se refuse aux évolutions effectives, ce qu'on paie très cher. On fait comme si ce monde pouvait être presque parfait, sauf qu'il y aurait de vilains manipulateurs qui gâchent tout. En fait il y a un système efficace, un jeu de puissances et nous n'avons rien à mettre en face collectivement, dans une dispersion totale où chaque individu s'imagine plus intelligent que les autres et se connaître assez pour échapper à la manipulation des foules.

    En général, ce qu'on oppose ainsi à une manipulation supposée ce sont des dogmes qui ne tiennent pas debout (qu'ils soient communistes ou libéraux) et dont on accuse les manipulateurs de faire obstacle à leur supposée évidence.

    Contre tout cela, j'affirme que dès que les écologistes et le mouvement social sauront s'accorder sur une alternative viable, rien ne pourra y résister. Seulement, on en est loin...

  11. Jean Zin @"Point sur lequel on ne peut pas être optimiste pour l'instant, c'est le moins qu'on puisse dire, tout ce qu'on peut "espérer" c'est que les évènements (économiques ou climatiques) précipitent les choses et nous ouvrent les yeux sur la réalité."

    Si on en est toujours là - le miracle ou l'autodestruction, qui était déjà l'impasse situationiste d'il y a 40 ans - on peut d'or et déjà commencer à construire des cercueils...

  12. @jean-zin

    Oui, j'oublie toujours de préciser que les exemples que je prends ne sont pas des généralités.

    "Le plus idiot serait d'en tirer la conclusion que les révolutionnaires sont des malades et qu'ils ont tort, comme si l'accord avec le monde était notre état normal."

    Certes, toutefois la confrontation avec la réalité est difficile. La tendance a vouloir se rétracter au sein d'une communauté arrive vite. Ce qui ne veut pas dire que ce soit un jugement mais, plutôt, une situation de confort. Je serai bien incapable de dire qui du révolutionnaire ou de celui qui ne l'est pas est normal. Chaque camp pense qu'il est "normal" ou que les "normes" qu'il suit ou érige sont les bonnes : celles qui mettent en accord un type de rapport au monde et à l'humain pour faire vite.

    Nous avons eu une discussion sur ce sujet il y a quelques jours. La question était de savoir si en suivant certaines "règles" ou "normes" nous étions en accord avec nous-mêmes. J'avoue que la nécessité d'être en accord avec ce que nous sommes (ou ce que nous nous représentons de nous-mêmes et comment nous imaginons la relation de cette re-présentation de nous dans le monde) me semble un enjeu bien difficile parce que pour quelque camp que ce soit l'autre sera perçu comme "radical" ou ne respectant pas certaines normes qui accorderaient la relation du monde et de l'homme dans le but de les harmoniser.

    Il y a combien d'années que nous prenons conscience que les ressources naturelles ne sont pas extérieures au monde mais dépendent de ce dernier ? Jusqu'à présent, telle était la norme d'une certaine relation au monde. Or l'autre camp prend le contrepied de cette ancienne norme pour en construire une nouvelle qui serait, elle, cette fois, en accord avec le monde (ou la biosphère dans ce cas précis) en s'appuyant sur des failles constatées et mesurées. Dès lors, il suffirait d'agir en accord avec cette nouvelle règle qui n'est pas encore tout a fait une norme pour en faire une à juste titre.

    Ainsi il y a un paradoxe : les instruments qui permettent la mesure de ces failles sont les instruments générés par l'ancienne norme (la fameuse première image de la terre vue de l'espace qui donna naissance à l'écologie). C'est comme vision extérieure (objective réellement ?) que les instruments de mesure fournissent quantités de données sur l'état de la relation entre l'humain et son monde.

    Ces données sont (re)prises par tout le monde y compris par la société, les révolutionnaires et les illuminés comme preuves que la norme actuelle peut avoir une limite.

    Pour la société, il faut réétudier les moyens de production sans dépasser ces limites. Les limites forment l'harmonie du monde où l'homme peut encore intervenir afin de corriger le dépassement de ces limites (biotechnologies venant revitaliser des terres arides).

    Pour les révolutionnaires, ces données sont une justification de plus. C'est le système qui génère la société dans son ensemble qu'il faut revoir.

    Quant aux illuminés, ces données deviennent la source de la malédiction de notre monde. C'est l'esprit (?) de la terre, de l'univers (?) qui prend sa revanche.

    Chacun trouve dans ces données les arguments qui permettent de prendre telle ou telle direction. Le cas le plus ennuyeux ce n'est pas pour la société qui sait s'adapter malgré tout. Pour les illuminés, l'affaire peut vite être réglée quand bien même certains attendent un grand événement comme justification ou encore s'en remettre à ce grand événement. Quant aux révolutionnaires, ils ne savent pas vraiment quoi faire de ces données. Et c'est là où s'exprime un désarroi certain. Comment marier une idéologie à des données qui ne sont pas idéologiques ?

    Ce qui fait qu'il peut y avoir des personnes qui se réclament de l'écologie et peuvent très bien se satisfaire du capitalisme ambiant sans le remettre en cause (on reste dans la société). D'autres tentent de remettre en cause le capitalisme (on est dans la révolution). Et d'autres, encore, peuvent trouver dans l'illumination une manière de vendre ses produits en prenant la forme d'une certaine sagesse ancestrale...

    Tout le monde veut un changement ? Vraiment ? J'en doute. Le fait est qu'un groupe ou des personnes peuvent se retrouver à la fois dans la société et l'illumination, dans la société tout en ajoutant une dose de révolution, d'autres mélangent une source illuminée à une pratique de type autogestionnaire tout en vendant ses produits dans la société. Sans compter ceux qui sont uniquement dans la société, la révolution ou l'illumination. Et on pourrait s'amuser à trouver toutes les combinaisons possibles à partir des trois abstractions : la société, la révolution, l'illumination et, en ajoutant, à chaque fois, leurs attributs propres (les variations ou "options" que chacun s'octroie de prendre ou de ne pas prendre).

    Les données mesurées sont, en conséquence, les idées, les concepts, l'essence de ce qui forme le choix d'une norme avec ses limites. Pour finir, je ne suis pas certain qu'un monde qui se fonde sur des données uniquement soit la bonne manière de trouver un autre monde.

  13. On peut en faire des romans interminables mais je répète que la question n'est pas individuelle, ni psychologique, ni question de normes arbitraires ou de valeurs subjectives. A ce niveau on ne comprend rien, les processus ne sont pas individuels mais historiques, comportant des contradictions dynamiques (il faut lire Hegel!).

    Bien sûr que tout le monde ne veut pas un changement, la majorité est contre mais les catastrophes qui nous attendent ne sont pas une question d'opinion. Il y a toutes sortes de révolutionnaires mais il n'y aura qu'une révolution, et qui épousera finalement les contraintes de l'époque.

  14. erci poru ce texte Jean. pour l'anecdote, je l'ai fait circuler a usein de mon syndicat (l'un des plus virulent il parait, la CGT). C'est amusant de voir les réactions... Je passais déjà pour une bête curieuse, mais là grâce à vous ça se confirme et c'est pas plus mal.... Je n'en tire aucun narcissisme, juste un amusement (pour ceux qui me psychanalyserait dans les 12 secondes)

  15. Cet article n'était pas destiné à une telle diffusion, j'imagine que parmi ses plus de deux mille lecteurs, nombreux sont ceux qui ne sont pas allés jusqu'au bout...

  16. Jean Zin: "Bien sûr que tout le monde ne veut pas un changement, la majorité est contre mais les catastrophes qui nous attendent ne sont pas une question d'opinion. Il y a toutes sortes de révolutionnaires mais il n'y aura qu'une révolution, et qui épousera finalement les contraintes de l'époque."

    Justement à ce titre n'a-t-on pas le droit d'être pessimiste ? On peut penser qu'en cas de grandes catastrophes, les liens autour de la soumission à un système devenu dernière bouée de sauvetage se feront plus serrés. Ou alors qu'il ne se passera rien: on l'a bien vu après Tchernobyl, c'est-à-dire qu'on a rien vu. Je ne vois même pas ce que l'on pourrait attendre d'un effondrement complet des conditions de survie, car dans un tel cas on sait très bien ce qui serait tenté. Sans compter qu'avec l'augmentation des frictions entre les Etats,que produira un contexte très dégradé et une concurrence violente pour les ressources, on risque une Dernière Guerre mondiale(pour raison qu'ensuite il n'y aura plus d'hommes pour en faire).

    Voici ce que qu'on peut lire dans Ouest France:
    "(...)

    Nous pensions que nous produisions trop et les politiques européennes s’efforçaient de réduire nos excédents (quotas, jachères, primes à l’arrachage, etc.), tandis que les polémiques faisaient rage sur le bien-fondé éthique et économique de nos exportations. Aujourd’hui, nous entrons dans un monde de pénurie ! La planète manque de céréales, et pour longtemps, mais aussi de lait, d’oléagineux. L’augmentation, de nouveau nécessaire, de nos capacités de production s’impose. (...)

    Nous pensions que les agrocarburants dits de « première génération » (à base de céréales et d’oléagineux) étaient une bonne chose : ils devaient soutenir les cours défaillants, lutter contre l’effet de serre, créer des emplois, soutenir l’indépendance nationale. Cruelle déception : ils provoquent des pénuries graves et ont un coût écologique prohibitif, à tel point qu’on commence à se demander si, au final, ils n’aggravent pas l’effet de serre. (...)

    Puisque nous savons que les ressources de la planète et de notre pays sont limitées, et que les besoins ne cessent de croître, une nouvelle révolution agricole est nécessaire. Nous avons fait le plus simple : produire beaucoup, mais avec beaucoup de terres, d’eau, d’énergie, de chimie. Il faut maintenant apprendre à produire toujours plus, mais avec beaucoup moins, et mieux.

    Si on veut encore du pain dans nos boulangeries dans trente ans, un peu de justice sur cette planète où chacun doit pouvoir se nourrir, mais aussi remplir le réservoir de nos voitures, et en plus une planète qui fonctionne encore, il faut remettre l’agriculture et l’alimentation au coeur des priorités françaises et européennes. Un gigantesque effort de recherche doit être entrepris, avec débat démocratique et fonds publics incitatifs.

    Faisons travailler ensemble agronomes et écologues pour trouver des méthodes de production efficaces et économes. Mangeons moins de viande, gâchons moins pour commencer, luttons vraiment contre l’obésité, et partageons davantage les maigres ressources de cette planète. Et soutenons le pouvoir d’achat alimentaire des plus bas revenus, en garantissant leur accès à bas prix à des produits alimentaires de base, pourquoi pas biologiques et/ou réputés bons pour la santé, comme les fruits et légumes.

    Cherchons, grâce aux possibilités offertes par la génétique (ndlr nous soulignons) , des solutions aux problèmes nouveaux : trouver des plantes qui poussent avec moins d’eau, sur des terres salées, dans des conditions climatiques extrêmes, qui produisent davantage de protéines, de vitamines, qui dépolluent les sols et l’air, etc.

    Après « le Grenelle de l’environnement », ayons l’audace d’un « plan Marshall » pour l’agriculture."

    Je n'arrive pas à me sortir de mon pessimisme. tout va de plus en plus mal, quand même -.- !

  17. Mais oui, il n'y a aucune raison d'être optimiste. Il semble qu'on ne peut que voir venir le pire, entre l'imbécillité des uns et l'irresponsabilité des autres.

    Je ne crois quand même pas que ce sera l'apocalypse, il me semble même plus probable qu'à un peu plus long terme les adaptations nécessaires se feront mais ce ne sera pas le paradis, non, et pour le court terme, on ne voit pas comment on pourrait s'en sortir, c'est sûr...

    En tout cas, jamais la situation n'a été aussi objectivement révolutionnaire aussi bien au niveau mondial (crise économique, écologique, énergétique, retour de l'inflation, perte de légitimité du libéralisme, nouvelle génération) qu'au niveau français (pouvoir et richesse déconsidérés, démocratie exsangue, retour des luttes salariales), si seulement il y avait une alternative !

  18. Bonjour,
    Quel est votre avis sur ce 1er forum, le "forum pour une mondialisation responsable" (http://www.forum-economique-et-s... Il me semble que c'est ce genre d'initiative qui pourrait être au coeur d'une transformation du système. Car tous les intervenants (syndicats, patronats, écologistes, altermondialistes, institutionnels, personnes lambda..etc, du niveau local (individu) au niveau global (instances européennes notamment)) étaient rassemblés pour réfléchir aux problèmatiques du monde actuel. Mais comme vous pouvez vous en douter, l'initiative n'a pas été relayée par les médias, bien au contraire...
    Il m'a semblé que les réflexions sous-jacentes à la théorie des systèmes et à la cybernétique y étaient présentes : niveaux d'organisation, cinétique d'adaptation, déterminisme/finalité.

  19. salut!
    D'accord avec le fait de placer l'agriculture bio au coeur de la vie: pour favoriser partout où c'est possible l'autonomie alimentaire génératrice de travail ayant du sens, de la beauté, de la joie, car c'est ce que procure le contact avec la nature (et donc facteur de cohésion du sentiment d'exister).
    Un ami, producteur bio en semi-retraite me racontait hier que dans leur coin du lot, ils ont fait un marché SEL, où on échange fringues, objets utiles ou pas, outils, nourriture, coups de main, services, qui fonctionne depuis 10 ans sans argent. La monnaie s'appelle la noix.
    Et ils font aussi des repas-partage conviviaux où chacun vient avec 1 plat pour plusieurs.
    Des initiatives comme celles-là, ça change le micro-climat d'une région!
    En attendant de changer le système durablement.
    Car si on ne prend pas les devants, ce sera forçément les lobbystes des agro-chimico-pharmaceutico etc qui continueront d'imposer leur mode de pensée aux autres.
    sans oublier les militaires, grâce à qui l'industrie française ne va pas encore couler!

  20. J'ajoute que si on veut du pain dans les boulangeries dans 30 ans, il faut des paysans-boulangers maintenant, des maraichers maintenant, car les agriculteurs du baby-boom partent maintenant à la retraite, que leurs terres se libèrent.
    Savez-vous que le blé produit en france ne sert qu'à nourrir les vaches?
    Car les vaches deviennent boeufs sur les barquettes des GSM.

    La SBAFER = safer de bretagne, dont la "mission" est de favoriser l'installation des jeunes, en fait favorise l'agrandissement des voisins, non parce ceux-ci en ont besoin pour produire mais parce qu'ils ont besoin de terres pour ÉPANDRE LES LISIERS. De porcs, qui acidifient une terre déjà assez acide.

    Voilà une chose qui ne devrait pas être. Parce que les jeunes qui veulent s'installer, c'est pas souvent qu'ils peuvent acheter.
    D'après les scénarios prospectifs, la Bretagne est la seule région de France qui va rester un peu moins sèche en 2050, .
    Elle devrait donc logiquement devenir une zone de maraichage.
    Avis aux amateurs!
    La sécheresse qui menace l'Europe est et sera encore plus mortelle pour les pays tropicaux.
    Et voilà pourquoi les canadiens et les russes se réjouissent du réchauffement.
    Et voilà pourquoi on nous concocte des OGM!

  21. Bonjour

    Jean:"le progrès de la civilisation ce n'est pas de savoir qui on est, mais de savoir qu'on l'ignore."
    Mais c'est là le premier précepte du bouddhisme...

    Jean:"ce n'est pas la sagesse et l'initiation"
    Savoir que l'on est humblement un ignorant, c'est ça le début de l'initiation.

    Jean:"c'est la philosophie et la psychanalyse."

    La philosophie ? Mais quelle philosophie ?
    A quoi sert l'étude d'une sagesse théorique sans mise en oeuvre pratique ?

    Une philosophie, s'il y en a une, se doit d'être une ontologie de la réalité sinon on bascule dans le simple psychologisme, dans le subjectivisme.
    A ce jeux ontologique, deux points de vues émergent depuis des siècles. L'occidental où le sujet ne devient pas prédicat et l'oriental où le sujet n'est que prédications.
    Un "mélange" intéressant de ces deux idées et le concept de "médiance" d'Augustin Berque. Dans un "milieu" qui désigne le centre mais aussi l'entourage disparait la dichotomie du sujet et de l'objet.
    Cette opposition (la dichotomie) est celle qui sépare l'homme à la fois de La nature ainsi que de sa propre nature, de sa propre essence.
    Et dans sa folie théorique, la philosophie kantienne déclara que la réalité fût, est et restera un en-soi inconnaissable. Pauvre petit homme qui croyait pouvoir comprendre le Monde avec sa simple tête.

    Alors il nous reste la dialectique.
    Quelle soit hégélienne ou nishidienne, un point ne peut se résoudre. Comment atteindre le "lieu", la dimension où celle-ci s'établit. Si la thèse et l'antithèse s'opposent alors l'opposition est et n'est pas la synthèse car il n'y a pas d'opposition sans synthèse et inversement.
    Le lieu, la dimension dialectique ne peut-être atteinte que physiquement, quand cesse la dichotomie sujet-objet.
    Et ceci est un travail individuel qui s'obtient par la pratique du corps que l'on est, du lieu physique que l'on est. L'espace n'existe pas, seul existe le lieu.

    La psychanalyse... ouais bof.
    Les praticiens sont tellement mauvais que l'introspection ou le miroir psychanalytique ne dépasse guère l'onanisme intellectuel.

    Dolto dit à Lacan:"Je ne comprends rien à ce que tu racontes"
    et Lacan de répondre:"Ce n'est pas important puisque toi tu le fais."
    Et franchement, on aurait plus besoin d'une centaines de Dolto que d'un million de Lacan.

    Il est clair qu'un changement collectif de contexte est fondamental pour éviter un funeste destin mais nier l'importance du changement individuel c'est croire qu'on a compris ce qu'on ignore encore. Je ne dis pas cela méchamment mais je pense que vous voyez le changement individuel, la connaissance de soi, comme de l'individualisme. Cette image fausse est due à une manière de comprendre par trop stéréotypée de ce que vous pouvez certainement voir ou entendre de ce qu'on appelle "connaissance de soi". Pour se défaire de cette image, le seul remède est La pratique. Car c'est dans celle-ci que se tient la connaissance concrète de l'être en tant que Lieu, milieu d'un milieu. Géographiquement, un collectif d'êtres peut se représenter comme un cercle sans circonférence dont chaque point est le centre.
    N'oublions pas que nous sommes avant tout physiquement mésoscopiques et que le milieu nous forme autant que nous le formons. N'en déplaise à Leibniz, mais il y a une petite lucarne au centre de la monade, celui qui la voit à déja fait un pas, celui qui regarde à travers à fait un deuxième pas, celui qui l'ouvre, c'est celui qui pratique la dialectique pas celui qui la pense.

  22. @Adriel

    Je pense, et Lacan semble le sous-entendre d'après ce que je comprends, que le rite peut en effet conditionner la spiritualité. On peut le noter justement en observant les pratiques religieuses en Asie. On sait en effet que la religion peut avoir des effets sur le monde réel. Je pense par contre que la politique est détachée de la philosophie même si celle-ci peut servir de base à un engagement. Je ne crois pas suivre Marx à ce niveau donc en séparant définitivement le processus de décision de celui de la représentation.

    "L'espace n'existe pas, seul existe le lieu." Je ne vois pas bien comment vous en venez à cette conclusion à moins d'avoir un rapport intime avec toute personne avec laquelle vous êtes en relation. Ca m'étonnerait car c'est à cela finalement qu'on reconnait les fous: dans la négation du social (et de la souffrance qui en découle). Le lieu est et c'est bien l'espace qui existe.

  23. La philosophie est tellement peu dégagée de la politique qu'il n'y a pas de démocratie (ni de science d'ailleurs) sans philosophie, le malentendu étant sans doute sur ce qu'on entend par philosophie.

    Ce ne sont pas des sujets qu'on peut traiter ici mais je suis bien d'accord avec Adriel que la vérité est une, qu'on peut dire connue depuis toujours dans toutes les traditions ésotériques et la philosophia perennis. Le problème, c'est que cette vérité est contradictoire, indicible, inter-dite, ce pourquoi elle était réservée aux sages. Le bouddhisme a révélé des vérités profonde, tout comme les Egyptiens en leur temps et la psychanalyse dans le nôtre mais la difficulté de la question est qu'à approcher du coeur de la vérité la plus infime déviation fait tomber dans des erreurs plus fondamentales encore. On croit qu'on parle de la même chose alors qu'on dit le contraire. On ne peut que laisser les choses comme cela, à travailler toutes seules jusqu'à ce que ces illusions soudain se détachent de nous, en se demandant comment on avait pu croire à ces fantômes. Le fantôme ici c'est l'incroyable prétention de changer le monde par l'action personnelle.

  24. Cette réflexion sur le lieu et la médiance, sur la fin de la dichotomie sujet-objet, sur les formes concrètes de l'habiter (et de le déshabiter) un habitat, n'avait-elle pas été aperçu par Bachelard.

    La couverture du livre «L'intuition de l'instant» chez Denoel citait cette phrase de l'auteur: «Je ne vis pas dans l'infini car dans l'infini on n'est pas chez-soi».

    Nous n'existons que dans la médiance, le lieu. L'écologie est donc une ontologie de l'habiter contre ce qui nous fait déshabiter le lieu qui nous constitue et où souvent aussi nous sommes agissant.

  25. Non, tout cela est trop simple et finalement faux. D'abord, nous vivons dans l'infini car nous ne sommes pas que matière mais aussi esprit (information), ensuite nous ne sommes jamais dans le présent, même si certains font de grands efforts pour cela, la vraie vie est absente, nous habitons toujours le passé que nous projetons dans l'avenir. Nous ne sommes pas qu'un noeud de relations, traversés par des flux, nous avons aussi une histoire, comme tous les êtres vivants. Il n'y a pas de fin de la dichotomie entre sujet et objet, entre émetteur et récepteur, entre prédateur et proie, entre vision et objectif. Il y a certes dialectique, unité même, à un niveau supérieur, du sujet et de l'objet mais qui garde la division elle-même, comme la division entre les sexes.

    Le sens de la vie est toujours à (re)construire, c'est toujours ce qui manque à la rencontre de la logique et du lieu.

    Nous habitons certes mais pas seulement notre maison, nous n'avons seulement des relations humaines, ni des relations écologiques, nous avons aussi une relation avec la vérité et sommes pris dans des discours. C'est la dimension cognitive, y compris dans sa dimension émotionnelle, qui est essentielle.

    La médiation est centrale, notamment en écologie, mais la médiation n'est qu'un moment. C'est pour Hegel le moment dialectique et donc celui de la négation, mais il ne faut pas prendre la partie pour le tout. Ce n'est pas comme une énigme dont on pourrait avoir le dernier mot. Rien ne changera vraiment à notre monde, ni l'amour ou la haine, ni le désir ou l'argent, l'écologie est un bien meilleur rapport au monde, certes, nécessaire à n'en plus douter, mais ce n'est malgré tout qu'une dimension supplémentaire de l'existence humaine qui ne peut s'y réduire. Il ne s'agit pas de changer d'être en incarnant un nouvel être "écologiste".

    Il est crucial de comprendre que nous sommes des êtres divisés pour renoncer aux rêves d'un homme total et d'une vie apaisée. Nous incarnons l'union de deux natures déchirées celle de la logique et du lieu, du langage et de la vie, qui nous met en question dans notre être, héritier non seulement de l'évolution mais aussi de l'histoire et de toute sa littérature, sans parler de la science. On ne retrouvera pas l'innocence de l'origine et de l'état animal, au contraire nous voilà responsables du monde et un peu plus coupables qu'avant...

  26. Merci pour cet article, mais...

    Je reste persuadé que la seule solution pour un monde équilibré, équitable, juste, et transparent, c'est la démocratie directe...

    Quel système pourrait être plus juste?

    Tant que nous n'avons pas tou(te)s le même pouvoir, rien ne changera, les chefs auto-proclamés continueront!

    (ça marche puisque les Zapatistes s'auto-gèrent à plus de 200 000 depuis 1994)

    Bon j'arrête de faire le révolutionaire perso-collectif, dites moi où je me plante...

    Salut

  27. Le démocratie directe fait partie des bonnes intentions. Ce n'est certes pas cette fois de l'individualisme mais c'est de l'aveuglement de ne pas voir que cela ne marche pas du moins pas complètement, même dans les petits groupes. Les Zapatistes sont très bien et s'auto-gèrent mais il ne faut pas les idéaliser ni comparer les situations. Sauf dans les moments révolutionnaires où il n'y a pas d'autres solutions, la démocratie directe est vite confisquée par les plus habiles ou les plus organisés.

    L'erreur ici est simplement de prendre ses désirs pour des réalités, pécher par simplisme et naïveté mais, la démocratie radicale est un objectif plus que louable, nécessaire. Le problème, c'est que les têtes repoussent, une fois coupées, on passe d'une grande gueule à une autre et on n'a pas plus la parole. Ce n'est pas une raison pour se décourager mais il ne faut pas croire qu'il suffit de décréter la démocratie pour que la démocratie soit notre état naturel. Il faut plus de démocratie, il faut se battre pour, pas faire comme si c'était si simple et qu'on pouvait se passer de représentants et de chefs. L'expérience la plus basique suffit à montrer qu'il n'est pas si facile de se mettre d'accord et que les procédures les plus démocratiques peuvent être détournées.

    Ceci dit, il faut s'organiser, se regrouper et cela passe par une phase de démocratie directe, inévitablement, qui sera ensuite un peu moins directe, tout aussi inévitablement.

  28. La démocratie est donc un objectif, aujourd'hui. Je suis d'accord avec vous. Nous verrons plus tard ce qui arrivera plus tard.

    Pour être tout à fait honnête je suis en ce moment très pessimiste. La révolution est présente, qu'on le veuille ou non, mais dans l'Histoire il y a eu aussi la Guerre de Cent ans, et je trouve qu'en ce moment à nouveau, la guerre me semble une alternative raisonnable pour des conservateurs. Je ne dis pas que ça va être facile à faire mais le terrain est bien préparé quand même avec cette idée de conflit de civilisation qui semble être populaire.

    C'est vrai que c'est facile de dire que la guerre arrive, on le fait tout le temps. C'est comme ce journal qui avait annoncé la mort de Hugo 10 ans trop tôt et qui, le moment venu, avait écrit qu'ils avaient été les premiers à le dire. Simplement les conditions peuvent s'avérer favorables et le terrain commence à être préparé.

  29. Bonsoir

    ropib:""L'espace n'existe pas, seul existe le lieu." Je ne vois pas bien comment vous en venez à cette conclusion à moins d'avoir un rapport intime avec toute personne avec laquelle vous êtes en relation."

    Mais ce rapport intime existe. Quand vous me lisez et que vous me répondez et que je fais de même, nous avons un rapport intime. Ce rapport n'est pas seulement idéel, il est aussi physique, spatio-temporel. Sans tenir compte du contenu, notre échange est un lieu physique réel au sens historique, dans le sens de ce qui est vécu. Si vous et moi ne lisions pas ce blog si nous ne dialoguions pas, nous ferions alors autre chose (un tennis, prendre un café en terrasse...), c'est bien que ce dialogue, qui est une prolongation de nous-mêmes, influe sur ce que nous sommes en tant que corps historique.
    Quand je dis que l'espace n'existe pas c'est une forme de précision. Le lieu est historique, concret car il s'y déroule des évènements, il est à la fois sensible et factuel. L'espace est purement métaphorique.

    Jean:"...Le problème, c'est que cette vérité est contradictoire"

    Oui et heureusement. Car c'est cette contradiction qui permet dans l'éventail de ses extrêmes une création d'une diversité infinie.

    Jean:"Le fantôme ici c'est l'incroyable prétention de changer le monde par l'action personnelle."

    Si je change profondément l'être que je suis, je change aussi mon rapport au monde, à autrui. Si mon système de référence change alors changera aussi mon groupe d'appartenance etc. C'est tout simplement un chemin d'évolution.

    Dans un cercle sans circonférence dont chaque point peut devenir le centre, l'action personnelle, c'est prendre conscience que soi-même et que chaque être peut devenir un pivot pouvant ainsi changer l'axe du monde.
    Se reconnaitre soi-même en tant que lieu, c'est s'apprécier en tant que "topos" mais aussi en tant que "chora". Être révolutionnaire prend ici un sens homologiquement cosmologique.
    Bien sur, tout ceci est métaphore mais c'est bien le propre du langage d'être métaphorique.
    Mais par la pratique, la métaphore s'estompe pour faire place à la concrétude. Celui qui s'entraine au silence intérieur accède physiquement à la "présentation".

    Jean:"nous habitons toujours le passé que nous projetons dans l'avenir"

    Tout à fait. Et c'est à lier à ma phrase ci-dessus. L'exercice physique qui consiste en un changement de niveau de conscience permet de reconnaitre la "projection" pour ce qu'elle est, une simple projection.
    Le fait, dans la pratique, de ne faire aucune saisie sensible ET intellectuelle est ce qui provoque l'état de conscience modifiée. Ce qui est important, ce n'est pas vraiment le changement d'état des ondes cérébrales, c'est le léger décalage temporel qui est produit. C'est une forme de perception avant la perception, une présentation avant la re-présentation; Nishida parle ici de "voir sans voyant". Et si par l'entrainement, chaque homme pouvait y accéder, ne serait-ce pas révolutionnaire ?

    Jean:" Il n'y a pas de fin de la dichotomie entre sujet et objet, il y a certes dialectique, unité même, à un niveau supérieur, du sujet et de l'objet mais qui garde la division elle-même."

    Oui mais cette division "s'aplanit" de plus en plus.

    l'objectivité absolue, c'est à dire une identité privée de liens n'existe pas. Sans remettre en cause le fait même d'identité, que A=A, il nous faut admettre que ce que nous appelons objectivité n'est rien d'autre que de l'inter-subjectivité et que bien plus important que A=A est qu'il n'y a pas de A sans B.
    Voir par exemple, le problème irrésolu du "rôle de l'observateur" dans la mesure quantique.

  30. "c'est de l'aveuglement de ne pas voir que cela ne marche pas du moins pas complètement, même dans les petits groupes"

    Nous l'avons expérimenté dans un groupe de 20 personnes, sur plusieurs sujets, pendant la préparation des élections municipales. Ca a marché car il y avait volonté commune de trouver des solutions qui feraient l'unanimité.

    Ca peut donc marcher, si l'on laisse son individualisme derrière soi.
    Il faut avoir en vu le bien de tou(te)s, et les idées se mettent à germer dans chaque tête, puis à fuser dans la pièce. Ensuite le jeu est de trouver celles qui mettent tout le monde d'accord, et c'est pas si dure. En tout cas ici ça marchait.

    Beaucoup de techniques de discution existent et permettent une bonne répartition de la parole. Certaines suggèrent différentes manière d'avancer en groupe, de 1 à 100 personnes, pour trouver l'unanimité.
    Ici nous inventons notre technique, et pour le moment ça marche.
    Nous verrons combien de temps ça durera.

    keru

  31. Effectivement, ça peut marcher dans certaines circonstances, dans un petit groupe de gens qui se ressemblent assez et pendant une période donnée. C'est comme pour l'amour, dire que les histoires d'amour finissent mal en général, ce n'est pas vouloir que ça finisse mal, c'est juste un constat mais tant que ça dure tout le monde est content. Il faut quand même être conscient que lorsqu'on dit que ça marche, c'est souvent qu'on est majoritaire... Je vous souhaite donc de continuer mais de savoir que c'est fragile et vous ouvrir sur la société où les procédures ne peuvent être les mêmes (on peut faire une fédération, mais cela demande déjà des représentants). Il faut vouloir cette démocratie radicale mais ne pas croire que c'est facile : il y a des divisions dans la société, dont certaines sont des oppositions frontales, il y a des fausses croyances et des orgueils blessés... Il faut donc être imaginatif et mettre en place une pluralité de procédures de décision, ne pas vouloir mobiliser tout le monde tout le temps sur tout ni passer son temps à écouter toujours les mêmes ritournelles, ni laisser tous les pouvoirs aux plus actifs ou aux plus bavards. Rien ne remplace sans doute l'expérience !

  32. Bonjour

    Alain Vézina:"Cette réflexion sur le lieu et la médiance n'avait-elle pas été aperçu par Bachelard".

    Pour Bachelard je ne sais pas (Oops, je l'ai pas lu), mais Augustin Berque s'appuie sur les thèses de Merleau-Ponty. La médiance définit le sens d'un milieu, à la fois tendance objective, sensation/perception et la signification de cette relation médiale. Il y associe aussi le néologisme de "trajection" qui est, la combinaison médiale et historique du subjectif et de l'objectif, du physique et du phénoménal, de l'écologique et du symbolique, produisant une médiance. D'où aussi, "trajectivité", "trajectif, "trajecter".

    Il redéfinira ensuite la notion d'"écoumène" en s'appuyant sur la logique dialectique du lieu (logique du basho) de Kitaro Nishida.

    Il reste toute fois une différence importante entre Berque et Nishida en ce qui concerne la définition de ce qu'est la réalité. Pour Berque la réalité est égale au sujet divisé par la somme de ses prédications (R=S/P). Nishida reste quant à lui dans une conception bouddhiste de la réalité, fidèle au principe de "vacuité" et de "co-production conditionnée" développé par Nagarjuna (logique tétralème). Néanmoins, Nishida explorera plus avant la logique du lieu par le concept de "néant absolu" et son aboutissement dans l'"auto identité absolument contradictoire".

    Les définitions de Berque sont intéressantes pour leur actualité. Elles redonnent à l'homme sont statut souvent éludé d'être mésocopique et relance ainsi la mésologie.

  33. @Jean Zin, vous dite : "qu'on a besoin d'une révolution des rapports de production pour les adapter aux nouvelles forces productives immatérielles ainsi qu'aux contraintes écologiques et que cela passe par une organisation collective, (…) Qu'il faut commencer au niveau local et qu'il y aura besoin des artistes et des savants ", mais que penser des positions adoptées par un mouvement artistique contemporain comme celui des "Transhumanistes et Cie" et leur adhésion aux douteuses théories "Biotechnologiques" ? *

    Qu'il y ait eu de tout temps bonne entente entre l'art et la science, ne doit certainement pas nous faire oublier les naïvetés et les compromissions de l'un et de l'autre, et les terribles conséquences historiques qu'elles ont parfois engendrées.

    Ainsi il nous faudra certainement espérer voir se profiler une "révolution artistique" plus proche d'un Asger Jorn ou encore d'un Karel Appel, que d'un Da Vinci (avec ses machines guerrières) et autre néo-Marinetti.

    Pour ma part, au vus du "milieu artistique professionnel" qui m'entoure (et au-delà) et dont je fais en théorie partie (mais vis-à-vis duquel j'ai depuis longtemps pris d'énormes distances), je vous dirais que je suis plutôt pessimiste, et que, en matière de dérive égotiste et d'opportunisme marchand, l'art contemporain vaut son pesant d'or, en fait, un joli "fond de sécurité" pour le pouvoir actuel bien plus qu'une dangereuse subversion.

    Mais, n'a-t-il pas été dit que l'art est mort depuis longtemps déjà?

    Si ce n'est pas encore le cas, parfois " il est bon de laisser mourir" comme le disait, je crois, Gregory Corso.

    * Pour infos sur cet exemple particulier, je renvoie au chap. VI du texte de Claude Guillon " Je chante le corps critique" mis en ligne ici :

    claudeguillon.internetdow...

  34. Je vous donne entièrement raison. Dire qu'on aura besoin des artistes pour donner forme à une expression collective, cela ne veut pas dire que les artistes actuels remplissent ce rôle. Je ne veux pas passer ma mauvaise humeur sur les artistes d'aujourd'hui, les pauvres, ils ont déjà tellement de mal à mener leur carrière... En fait, je ne connais rien à l'art de mon temps, ce n'est pas que je n'ai pas tenté de m'y intéresser mais s'il y a quelques forts caractères, cela ne m'a pas paru aussi essentiel qu'un Cézanne, un Picasso, quelques Cobra. On peut dire que pour moi, ça s'arrête au pop Art ou à Bazooka. Les situationnistes étaient un peu en avance mais la mort de l'Art semble consommé. Je me méfie quand même de ce genre de jugement récurrent et je connais mon ignorance en la matière. Les meilleurs ne sont sans doute pas encore connus, en tout cas pas de moi. Du moins aucune intervention publique significative n'est venue jusqu'à moi.

    On a besoin des artistes car on a besoin de travailler la communication et de briser les règles pour rendre visible le processus de communication ou de perception lui-même. Le modèle, pour moi, ce sont les situationnistes qui, en nombre infime (une quinzaine) pouvaient donner sens à leurs interventions par une formule bien sentie, un slogan porté à l'oeuvre d'art et qui est fait pour dévoiler plutôt que pour tromper. L'enjeu, c'est la vérité dans son expression, c'est notre humanité comme ouverture au monde et comme question.

    Il faut donner un discours, des représentations au monde qui vient. Les meilleurs sont sans doute déjà à l'oeuvre, peut-être même de "bien connus" mais pas de moi.

    Il ne suffit pas, bien sûr, de se croire artiste pour ne pas être un simple imposteur, un faiseur, un poseur. La plupart des "artistes" sont juste très mauvais et sont aussi égarés que leur époque (les futuristes ont fini fascistes). Les artistes qui éclairent leur époque, parfois même à leur insu, n'ont jamais été très nombreux et ne sont pas à vendre. On ne peut simplement déclarer pourtant que l'art est mort car on aura toujours besoin de trouver une expression collective et d'un art critique.

    En tout cas, s'il y a un seul endroit peut-être où l'action personnelle peut avoir une influence collective, c'est dans l'oeuvre d'art. En premier lieu dans la chanson sans doute et l'écriture, mais bien peu y réussissent. Je ne crois plus tellement à la création collective en matière artistique, l'art populaire se perd dans le bruit de fond ambiant. L'individu garde donc un rôle, mais pas tellement en politique sinon que l'action collective doit viser l'épanouissement de l'individu.

    Quant aux transhumanistes, tout cela a du mal à retenir mon attention et me semble convenu, manipulation des peurs du temps plus que témoignage de notre prise avec la vérité. C'est la juste mesure qui manque, la formule qui touche, derrière de fausses dénonciations sans aucune portée. On joue à la marelle, on joue à se faire peur, sans que cela n'ait aucune conséquence...

  35. Que l'art soit le fait d'une recherche du discours vivant et par là de la communication humaine est indiscutable, même si une grande détresse envahis l'artiste lorsque son "travail " est réapproprié contre sa volonté, que ce soit comme langage mis à des fin autres que son but initial ou pour des visées peu recommandables.

    Quel est l'artiste véritable, qui aujourd'hui voudrait encore se réclamer d'une utopie collective, et se faire l'héritier du destin d'un Maïakovski

    Vous avez vu juste, l'art de notre temps n'est pas aller beaucoup plus loin que Bazooka, rien de plus que- pour les plus jeunes d'entre nous dont je faisais partie- la Figuration Libre, et à ce moment-là , nous étions déjà "arrivé trop tard". L'art etait bel et bien mort et cette mort avaient été annoncés un peu trop à l'avance et aucun d'entre nous ne pouvait le nier.

    Pourtant le pire était à venir, l'art est un Phœnix, et cela non plus nous ne pouvions le nier.
    Les slogans, les signes, les symboles et la critique radicale des " images-autels" etaient dans les baguages du ressuscité, ils allaient servir à autre chose, leurs sens allaient mener les regards ailleurs, sous des cieux plus rentables.

    En soi, pour notre génération, celle de "L'art de la fin du XX siècle", il s'est avéré que nous n'étions que l'expression d'une "tragédie".

    De ceux qui sont toujours à l'Oeuvre, en effet bien peu auront la chance posthume d'être entendus, et compris, ce sera les plus grands, bien évidemment. C'est normal et ça n'a rien d'injuste qu'une langue qui n'est pas encore parlée ne soit pas comprise. Ils sont, de fait, la richesse du futur.
    Ce qui pourrait être véritablement injuste, c'est de ne pas prêter l'oreille aux quelques "Facteur Cheval" qui eux sont l'expression et la parole vivante et la richesse collective des temps présents.

    En cela, c'est bien de solitude, d'isolement et le plus souvent d'incompréhension qu'est fait le quotidien de l'artiste majeur, hier comme aujourd'hui, et les grands noms du passé en on dit assez sur le sujet.
    Et tous les beaux discours des maîtres spécialistes de la "Culture pour le bien des peuples" n'y changeront jamais rien.

    Ps: Je n'ai pas d'autres données sur les artistes performer dit" bio-techno-etc" et en toute honnêteté je vous avouerais que je m'en fout comme de mon premier fusain (je ne suis pas sentimental), et de plus je n'ai pas les goûts de mr Orlac.

  36. Pour compléter mon commentaire de tout à l'heure, un petit mot encore sur ce phénomène étrange qu'est l'engouement de nos quidams occidentaux pour les pratiques artistiques et le "paradis" qui est au bout.

    J'ai parfois le sentiment qu'il s'agit ici dune résurgence boutiquière d'art thérapie- jeux de rôle- néo-systémique .

    J'ignore si cette pratique à réellement de l'efficacité sur le mal être de nos contemporains.
    Tout au plus, je peux supposé qu'elle leur donne un certain apaisement qu'ils ne trouvent pas ailleurs.

    Ou alors il faut croire que le rôle désuet de l'artiste "clochard céleste" procure à certains une jouissance qui etait perdue dans la banalité de leur quotidien mécanisé.

    Le fait est que mon "métier" d'artiste n'a jamais, de toute ma vie, apaisé ni mes maux intimes ni mes misères financières, et jamais il ne m'est venu à l'esprit qu'il pourrait en être autrement.

    Si la souffrance des hommes du temps présent est si terriblement pesante, des projets sociaux vaudrait certainement mieux qu'une thérapie individuelle ou collective au relent de ballet bouffon.

    Arthur Cravan avait raison, aujourd'hui, dans la rue on ne rencontre plus que des artistes, et c'est désespérant.

    *J'ose espérer que vous m'excuser pour mon humeur soudaine mais il est tard, j'ai encore beaucoup de travail devant moi et je tenais à préciser mes pensées.

  37. Je vous donne là aussi entièrement raison. Il est vrai que cette conception hygiéniste de l'art comme expression individuelle et développement de notre créativité est absolument ridicule. L'artiste est déchiré, il court après l'idéal, rongé par l'insatisfaction. L'artisan peut être satisfait de son oeuvre, rarement l'artiste sauf peut-être quand elle lui échappe. Le malentendu ne saurait être plus complet, tout comme les soi-disant artistes qui se plaignent de ne pas être reconnus ou qu'on ne leur laisse pas toute liberté alors que la contrainte est l'aiguillon de la créativité (l'art d'écrire et la persécution). On est là dans la comédie sociale.

    Il est intéressant de souligner cette individualisation de l'art qui est à mettre sur le dos des idées situationnistes (ou de Cobra) d'un art populaire fait par tous mais si la déqualification de l'artiste était bien nécessaire, cela ne fait pas de n'importe qui un artiste, un créateur, un expérimentateur qui ouvre de nouvelles voies. Ce qu'on voit plutôt ce sont de pâles imitations et des revendications délirantes au vedettariat. De sorte que, si l'art est bien le seul exemple d'une influence de l'individu sur le collectif, là aussi l'individualisme se substitue aux enjeux de vérité et détruit l'art devenu spectacle de l'éphémère. Loin de témoigner de notre épanouissement, l'art est l'expression de notre destin tragique.

    Le malentendu sur l'art ne peut que mener à des déceptions cruelles, tout comme je connais des formateurs à la créativité qui n'ont jamais rien créé... On rencontre ici le même paradoxe que dans la psychanalyse, on se croit artiste d'avoir un narcissisme débridé, un moi démesuré comme celui d'une grenouille qui veut être un veau alors que l'artiste doit pouvoir se débarrasser d'un moi encombrant.

    N'importe qui peut être artiste à condition d'être vraiment n'importe qui et d'expérimenter la vérité du ratage, la solitude de l'anonyme, mais quand on ne rencontre plus que des artistes c'est que le sens de l'art est recouvert par le bruit ambiant, la mode, le spectacle médiatique, la superficialité, la connerie intégrale.

    La figuration libre était déjà un peu trop de la frime derrière son caractère primitif. Le bad painting était une tentative plus honnête mais qui manifestait déjà l'impasse de cet art qu'on voulait fait par tous alors qu'il s'agit de faire un art pour tous ou plutôt qui révèle notre réalité commune la plus enfouie, ce qui n'est accessible qu'à quelques uns qui ne sont pas des élus mais plus sûrement des maudits et tranchent avec les préjugés du moment. Après le minimalisme qui vide la peinture de tout sens (support surface) et l'art conceptuel qui habite ce vide de n'importe quoi (on est dans le gag pas drôle répétant ad nauseum Dubuffet ou DADA). La seule chance qui reste c'est l'expérimentation des nouvelles technologies qui n'ont pas encore épuisées leurs potentiel et un nouvel art-déco brillant et virtuose pour le marché de l'art et les riches demeures (ou les palais de l'Etat).

    Ceci dit, encore une fois, je suis tellement ignorant de l'art actuel qui m'indiffère complètement (à tort sans doute pour certains) que je ne devrais pas en parler... Ma seule justification, c'est que je reste persuadé qu'on a besoin de quelques artistes engagés (2 ou 3 pourraient suffire!) dont le message serait décisif pour bousculer les idées reçues (plutôt que les conforter comme la plupart) et dessiner l'à venir.

  38. Je vous remercie pour cet intéressant échange d'idées, et afin de ne pas prendre le risque de ressasser des banalités et autres lieux communs, le sujet vaut peut-être d'être clos.

    Rappelons tout de même que, si l'on espère que certains, aujourd'hui ou demain, réfléchiront à deux fois avant de se fait l'intime d'un nouveau Wagner-ce qui n'est pas sûr-il n'en reste pas moins vrai qu'en tant qu'artiste, le fait de jouer les vierges outragées peut parfois frôler le ridicule.
    Admettons que même si Michel -Ange à peint pour le pape, ça ne remet pas pour autant en cause la radicalité de son œuvre, ni son apport historique.

    Enfin, et pour terminer, je dirai que l'art, la science, la pensée politique etc sont comme le sablier, on ne finit jamais de le retourner, car si ce n'est plus le cas, on signe la fin de l'histoire et c'est la mort qui risque bien de triompher.

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