De la statistique à l’organisation sociale

On ne peut considérer une société ou un marché comme une foule inorganisée d'individus isolés n'ayant aucun rapport entre eux. Dès lors les statistiques sont trompeuses en ne retenant que les effets globaux sans tenir compte des différenciations internes et de l'organisation sociale (ce qui, notamment, justifie la richesses des riches en accablant les pauvres responsables de leur pauvreté).

Il est aussi absurde de traiter statistiquement une société que les lettres d'un livre qui ne sont pas du tout distribuées au hasard ! Il faut au moins reconnaître que la société est divisée par la lutte des classes, mais aussi par toutes autres sortes de divisions (sexuelle, générationnelle, géographique, inclus/exclus, etc), ce que l'approfondissement par Maurice Halbwachs des causes du suicide permettait déjà d'établir contre Durkheim.

Je dois avouer que Maurice Halbwachs fait partie des innombrables auteurs que je n'ai pas encore lus alors qu'il sont pourtant indispensables (La mémoire collective)... Pour son ouvrage "Les Causes du suicide" j'avais une excuse puisque, depuis sa publication en 1930, il était très vite devenu introuvable au contraire de celui de Durkheim. J'ai appris l'existence de ce livre qui vient d'être republié enfin, grâce à la mise en ligne d'un compte-rendu critique par Christian Baudelot et Roger Establet, auteurs de Suicide : l'envers de notre monde (Seuil 2006).

Ce qui m'a intéressé, ce n'est pas tant la "sociologie du désespoir", malgré sa pertinence (il manque l'exclusion du circuit du don comme cause de nombreux suicides), mais la critique de la sociologie statistique grâce à des statistiques plus fines ! Ce qui est en jeu, c'est la représentation des rapports entre individu et société, leurs interdépendances et la complexité de leurs relations, de sorte que les motifs et circonstances individuelles "dépendent de la structure du corps social". Ce qui est en jeu c'est la différence entre une masse inorganisée et un corps organisé.

La sociologie de Durkheim vient de la thermodynamique qui interprète chaleur et pression comme l'effet statistique macroscopique de l'agitation des molécules au niveau microscopique. Bien qu'il soit impossible de savoir ce qui se passe au niveau moléculaire, qui reste complètement aléatoire, cela n'empêche pas qu'au niveau des grands nombres (nombre d'Avogadro 6,022*10 puissance 23!) on obtient des lois implacables et très précises de diffusion de la chaleur et d'homogénéisation des températures.

Ce modèle, appliqué à la sociologie, met en évidence des lois sociales, des probabilités fiables et contraignantes, malgré une totale liberté individuelle. L'économie s'est vite emparée de cette représentation d'une égalité abstraite des acteurs, individus libres et rationnels, dont résulte un équilibre général des marchés tout aussi mathématique au niveau macroéconomique que l'égalisation des températures. Cette économie statistique frise l'absurdité quand elle voudrait déduire l'efficacité des organisations simplement de l'absence de coûts de transaction alors que ce qui fait l'efficacité d'un organisme, c'est son organisation (la concentration et la répartition de l'information) !

Quand on va y voir de plus près, on se rend compte, comme Maurice Halbwachs, que l'individu occupe une place dans l'organisation dont il est le produit (y compris son état de santé, ses tendances suicidaires, tout comme sa religion et son idéologie). Tout l'intérêt d'une sociologie économique est de mettre en évidence le caractère déterminant des structures sociales et des circuits marchands dans les inégalités et les transactions concrètes. C'est au fond la critique de Marx contre l'égalité abstraite au nom de la réalité de la lutte des classes et des différences idéologiques selon sa position de classe.

On peut dire effectivement que l'opposition du capitaliste et des salariés est la contradiction principale structurant le corps social dans le capitalisme industriel. Il faut cependant généraliser le changement de point de vue entre une sociologie aveugle qui ne voit que les effets de masse et une compréhension des mécanismes sociaux à l'oeuvre, à travers les institutions et les organisations économiques et sociales.

En fin de compte, c'est le même problème que celui de l'information (d'un livre) qu'on peut traiter statistiquement pour sa compression mais qui n'est compréhensible qu'à en restituer rigoureusement l'organisation des lettres, des mots et des phrases qui ne sont pas du tout aléatoirement distribués. De même, il faut le répéter, la société ou l'économie ne sont pas le résultat de l'agrégation de choix individuels mais de leur organisation sociale, ce que démontre Maurice Halbwachs contre Durkheim :

Chez Durkheim, note-t-il, l’individuel s’oppose au social comme « le règne de la contingence et de l’imprévisibilité à celui de la nécessité, des lois et de l’ordre ». Cette séparation de fait, quasi matérielle entre deux ordres de réalités, lui semble illusoire. Il soutient en effet que les motifs individuels sont en rapport avec les causes générales et qu’ils forment système avec elles. C’est une erreur de séparer arbitrairement les grands courants de la vie collective de ces accidents particuliers. Les dispositions organiques qui « affinent les systèmes nerveux » et les rendent « délicats à l’excès » ont aussi des causes sociales puisque « ce n’est point par hasard qu’elles se rencontrent en plus grand nombre dans les professions libérales, industrielles et commerciales, et dans les groupes urbains que dans les autres ». D’autre part la distinction entre l’individu et la société n’a rien d’absolu puisque la société est à l’intérieur de l’individu. Mieux, la société n’existe pas en dehors des individus qui l’incarnent : « les sentiments de famille, les pratiques religieuses, l’activité économique ne sont pas des entités. Ils prennent corps dans les croyances et les coutumes qui rattachent et lient l’une à l’autre les existences individuelles ». Cette conception d’une incorporation (« prennent corps ») de la réalité sociale par les individus s’imposera dans la seconde moitié du vingtième siècle grâce aux travaux d’Edward Sapir, Norbert Elias, Pierre Bourdieu et de nombreux ethnologues. Mais dès 1930, Maurice Halbwachs en avait jeté les bases en discutant le travail de Durkheim sur le suicide. Il en découle une conception beaucoup plus complémentaire et pacifiée des relations entre psychiatrie et sociologie. Il n’y a pas deux catégories de suicides, ceux qui relèveraient d’un déterminisme organique, objet de la psychiatrie, et ceux qui relèveraient d’un déterminisme social, objet de la sociologie. Chaque suicide relève à la fois des deux points de vue. « Suivant qu’on se place à l’un ou à l’autre, on y verra l’effet d’un trouble nerveux, qui relève de causes organiques, ou d’une rupture de l’équilibre collectif qui résulte de causes sociales. »

BAUDELOT Christian, ESTABLET Roger (2006), « Suicide : changement de régime. Un observateur hors pair, Maurice Halbwachs », intervention au colloque « Dialogue avec Maurice Halbwachs », Paris, Campus Paris-Jourdan, jeudi 1er décembre 2005, liens socio , janvier 2006 (http://www.liens-socio.org/article.php3 ?id_article=1116)

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