Les conditions sociales de l’individu et de l’économie

Paradoxe de RobinsonLe paradoxe de Robinson, François Flahault, Mille et une nuits, 2005

Ce petit livre est absolument formidable dans sa façon de retourner les évidences sur lesquelles se fonde l'individualisme et dont il montre que les bases remontent au moins aux Grecs, à la République de Platon platement utilitaire et artificielle, assemblage d'individus existant en soi, comme en dehors de la société ! Hobbes partira des mêmes présupposés devant une guerre des religions qui défait le tissu social. De même Locke dans une Amérique immense et encore sauvage. La conception asiatique s'oppose depuis l'origine à cet individualisme occidental.

Tout ceci n'est pas très nouveau, qu'on songe à Lucien Goldmann pour qui "l'hypothèse du sujet individuel est une idéologie déformante, élaborée elle-même par un sujet collectif". La thèse d'une "économie des personnes" condition d'une économie des biens est finalement très proches de Polanyi (bizarrement non cité) mais ce qui est nouveau c'est l'assurance avec laquelle François Flahault affirme que nous vivons une "révolution des idées", de la conviction que l'individu précède la société au constat que la vie sociale est à la base du processus d'humanisation, elle précède l'émergence de l'individu.

Au fond, l'existence (la reconnaissance sociale) précède l'essence (l'économie des biens), l'individu est un mythe collectif en même temps qu'un produit de la société car il est constitué largement par ses liens et son degré de reconnaissance. Depuis l'origine animale (chimpanzés) jusqu'au langage ou la monnaie, il n'y a jamais eu d'humanité sans société, sans biens communs ni culture commune. Ce n'est pas très différent du structuralisme, la révolution est donc toute relative mais devrait, selon l'auteur, conduire à revoir la place de l'économie dans la société en tenant compte de "l'écologie sociale" (ce qu'il appelle aussi "l'économie des personnes", ce que d'autres réduisent à la "reproduction"), pas seulement de l'économie matérielle.

Cette nouvelle révolution serait donc un fait acquis, et pas un voeux pieu. On pourrait le contester quand on entend les discours d'un ministre de l'intérieur qui répudie ouvertement la sociologie, mais ce n'est pas si faux sans doute puisque j'étais arrivé aux même conclusions dans "la production de l'autonomie" à partir d'approches très différentes (Elias, Arendt, Castoriadis, Foucault, Laborit, etc). Cela ne veut certes pas dire pour autant que tous les chercheurs en sciences humaines partages ces évidences puisqu'un récent numéro de Sciences Humaines titrait justement sur la disparition de la société ! L'important n'est pas vraiment là mais dans le retour en arrière que l'auteur opère, à partir de ce qui est pour lui désormais un acquis de la recherche. Et si le caractère théologique de l'individu (l'onto-théologie, l'existence d'Adam pour Dieu) n'est pas une découverte, il est plus surprenant d'en constater la réminiscence chez Marx (ou Hegel et même Heidegger pourrait-on ajouter).

La démonstration commence de façon amusante par remarquer que Robinson n'existe pas en réalité, c'est un personnage de roman dont l'existence relève de notre imaginaire commun. L'individu isolé est donc bien un mythe collectif ! Or ce mythe "réductionniste" sert de modèle économique en permettant l'abstraction de toute la dimension collective. On ne peut réduire pourtant la société à des contrats duels alors qu'il n'y a pas de contrat sans tiers, ni à l'échange de biens, alors que c'est la société qui est le lieu de notre existence humaine et de la reconnaissance sociale. Le monde abstrait de l'économie est un monde enchanté sans déséquilibres, sans explosions sociales, sans fausses croyances, sans folie spéculative, etc, toutes choses qui sont pourtant de notre monde et déterminent en grande partie l'économie. La fonction du discours libéral consiste à faire passer la pillule des désastres sociaux qu'il provoque, au nom de l'avenir radieux du développement économique.  Ce n'est donc qu'une idéologie justificatrice. L'apparence scientifique de l'économie ne tient qu'à son caractère statistique et donc chiffré, ce qui ne l'empêche pas d'être entièrement prise dans l'idéologie. On le constate dans son optimisme inébranlable qu'il ne se passera jamais rien, pensée positive qui est le garant de sa rationalité et la justification de l'ordre établi.

Il ne s'agit donc pas tant d'élargir la base d'information de l'économie libérale, comme le suggère Amartya Sen, avec d'autres indicateurs de richesse, mais de favoriser l'expression des citoyens, leur jugement qualitatif, leur discours émergent sensé pouvoir transformer la réalité en devenant puissance collective. De façon éclairante l'auteur assimile l'économie au "matériel" et le social au "spirituel" (la réflexion collective et le domaine de la reconnaissance). Cela ne l'empêche pas de critiquer fortement une vision morale du monde qui le ferait dépendre de notre bon vouloir, comme si le collectif était le résultat des actions individuelles ou comme si l'individualisme n'était qu'un égoïsme et non pas une représentation collective du monde. Il ne pourrait donc y avoir de changement social qu'après une "lente modification des lieux communs" qui "entamera la force du discours dominant et rendra légitime une autre manière de penser et d'agir" p171. C'est proche de ce que Gramsci appelait l'hégémonie mais il ne faudrait pas sous-estimer le caractère non-linéaire du domaine "spirituel" et du monde de l'information où les processus sont discontinus et les effets disproportionnés à leur cause, par effet de seuil soudain.

S'il est conforme à l'exigence morale de "reconnaître l'autre", cela implique que je pourrais ne pas le faire et que, par conséquent, mon lien avec les autres dépend de ma volonté et de mon altruisme. Ce bel humanisme permet donc de biaiser avec un constat que, pourtant, nous pouvons faire quotidiennement : les liens relationnels et sociaux dans lesquels nous nous trouvons engagés ne résultent pas de notre bonne volonté, mais forment un cadre préalable en l'absence duquel nous ne serions même pas venus à l'existence. Etre aux prises avec les autres et être soi ne constituent pas deux champs distincts mais bien un seul. 63

L'interdépendance sociale des individus n'est pas seulement utilitaire, elle est ontologique. Elle est ontologique avant d'être utilitaire ou d'être morale [...] La coexistence précède l'existence de soi. L'autonomie elle-même et la capacité d'être seul prennent appui sur le vécu de coexistence qui les fondent. 99

En somme, pour que la production et la circulation de biens marchands soient possibles, il faut d'abord qu'il y ait transmission de biens et de liens non marchands. 127

La circulation des biens est fortement affectée par les relations d'affiliation ou, au contraire, de désaffiliation qui existent entre différents groupes. En retour, les modalités de circulation des biens produisent des effets sur les relations d'affiliation ou de désaffiliation : elles les confirment, elles les modifient, ou elles les renversent. 142

L'organisation interne des entreprises contraste avec le fonctionnement spontané et non planifié qui est celui du marché concurrentiel : leur fonctionnement est soigneusement coordonné, il est planifié et soumis à un contrôle réfléchi; à cet égard, les entreprises ressemblent à un Etat. C'est la combinaison du spontané et du délibéré, des libres initiatives et de leur encadrement concerté qui fait l'efficience globale de l'économie. 146

Il faudra donc bien en venir à une écologie sociale - second seuil à franchir pour entrer dans l'ère post-prométhéenne. Il faudra bien reconnaître que les configurations sociales et culturelles dont nous faisons partie constituent notre biotope, notre milieu de vie. Il faudra apprendre à les penser comme des écosystèmes plus ou moins riches, plus ou moins vulnérables, formés de réseaux d'éléments interagissants. Des écosystèmes dont la complexité requiert notre attention et nos efforts, tant leur équilibre est vulnérable, tant ils sont sujets à des dérives, des cercles vicieux, des réactions en chaîne destructives. Au lieu de concevoir des individus dotés par nature de leur propre être, on en viendra à penser l'existence même de l'être humain comme inséparable des réseaux dont il est lui-même une maille, réseaux des autres et des choses (matérielles aussi bien qu'immatérielles) dont l'ensemble constitue son milieu de vie. 163

La culture répond à un trait encore plus fondamental de la condition humaine : conjurer le vide que toute conscience de soi porte en elle, faire qu'il y ait quelque chose plutôt que rien. Soutenir l'existence même de chacun en lui permettant de participer à un monde commun, en apportant des "supports d'être-ensemble", c'est-à-dire des choses (matérielles et immatérielles), des centres d'intérêts et des activités qui créent un lien entre soi et les autres. 165

Critique :

Ce n'est pas la première fois qu'on entend des discours sur la primauté de la Nation ou de la race, il est donc naturel qu'éveille quelque méfiance, dans nos démocraties post-totalitaires, cette primauté de la société sur l'individu. C'est une constatation scientifique, soit, mais la lumière est toujours un peu aveuglante. Certes on peut analyser les fascismes comme une forme d'individualisme et de sociétés artificielles (prométhéennes), mais il ne suffit pas d'opposer l'Etat à la société pour sortir de la confusion. D'une part il faudrait mieux distinguer le fait de la norme en reconnaissant le caractère positif, et surtout productif, du mythe de l'individu qui est, au moins en partie, devenu réalité, a façonné notre monde. Il faudrait reconnaître qu'il a permis un progrès de la liberté enfin, même s'il peut finir par se retourner en son contraire. D'autre part il faut souligner qu'il n'est pas vrai que les régulations sociales seraient données comme celles d'un corps, il faut donc les créer, s'organiser en tenant compte de ce qui existe, c'est toute la difficulté. Ce qui se traduit, dans la diversité des lieux, par une pluralité de langages et d'organisations. Des nuances sont donc indispensables, il y a mélange d'artificiel et de spontané, de nature et de culture, ce que l'auteur répète d'ailleurs plus d'une fois, mais aussi d'individuel et de collectif en chacun de nous. Surtout, il me semble qu'on n'évite la tyrannie qu'à faire de l'autonomie de chacun la finalité sociale, ce qu'on appelle le développement humain (mais ce n'est peut-être pas un objectif assez exaltant !).

On peut déplorer aussi que toutes les dimensions de l'individualisme et du mythe du self made man ne soient pas explorées, ainsi l'invention d'une généalogie mythique (le mythe individuel du névrosé) dévoilée par Marthe Robert ("Origine du roman, roman des origines") dans le Robinson justement (fils de Robin) où elle interprète le roman comme reconstruction imaginaire du roman familial, fantasme de l'enfant trouvé, fils de roi ou de personne, qu'on retrouve de Sargon à Moïse ou Oedipe. Il aurait fallu parler de bien d'autres choses (ère de l'information, division du travail, diversification des parcours, intériorisation, autonomie, etc).

Ce n'est qu'un tout petit livre, c'est sa vertu, mais qui bouscule assez nos représentations, nos pauvres évidences, et nous dépayse des discours économiques habituels, en revalorisant nos relations affectives et sociales (où il y a aussi de féroces compétitions!) ; annonce sans doute d'un retour du collectif, il faut l'avouer encore bien problématique, du moins reconnu de plus en plus comme nécessaire.

[Je rajoute cette citation de Ludwik Fleck auteur de "Genèse et Développement d'un fait scientifique" (1935) qui démontre que la science moderne est une activité collective, un fait scientifique étant toujours le fruit d'un collectif de pensée" même si "une sorte de peur superstitieuse empêche d'attribuer à un collectif de pensée ce qu'il y a de plus intime dans la personnalité humaine, la capacité de penser". Voir aussi Le génie du plagiat (Newton, Einstein, Debord)]

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14 réflexions au sujet de « Les conditions sociales de l’individu et de l’économie »

  1. J'avoue que ces reflexions me laissent perplexe: "l'individu est un mythe collectif en même temps qu'un produit de la société" Oui, mais il s'agit là d'un point de vue collectif, du point de vue de la société. Comment nier que le rapport immédiat de l'individu au monde est premier, sinon par l'élaboration, justement, d'un "mythe collectif"?

    Sans cela, il faudrait souscrire à l'idée hegelienne selon laquelle "le jeu de l'activité individuelle (...) ne trouve pas son principe dans l'individu lui-même, dans ses besoins, mais dans l'idée réelle..." (M. Henry), l'idée réelle, c'est-à-dire une sorte d'essence universelle de la société, un mythe collectif venu d'on ne sait où.

    "les configurations sociales et culturelles dont nous faisons partie constituent notre biotope, notre milieu de vie." La société est-elle un milieu extérieur, dans lequel évoluent les individus isolés (qui n'existent pas)? Où est ici le mythe collectif?

    Enfin, quel est l'intérêt de "créer un lien entre soi et les autres" par la culture, si la société est constituée du réseau "des réseaux dont il est lui-même une maille"?

  2. Bien sûr tout cela paraît paradoxal et je ne peux qu'inciter à lire ce petit livre. On ne peut clore une telle question dans un billet. C'est le problème du réductionnisme. L'évidence que les choses existent escamote le lien entre les choses, lien qui ne se voit pas mais donne leur consistance ou leur propriété aux choses.

    Le rapport immédiat au monde n'est pas premier, c'est justement ce qu'il faudrait rendre sensible. Il suffit pour cela d'étudier d'autres cultures, d'autres religions, surtout les sociétés communautaires où l'individualisation est fragile, mais aussi le développement de l'enfant. C'est souvent par le mensonge que se construit l'intériorité, dans l'étonnement de ne pas être transparent aux autres. Nous pensons à partir du sens commun, "le collectif est le sujet de l'individuel" disait Lacan

    Aucune chance qu'on puisse l'admettre à s'imaginer être très intelligent, moralement responsables et se faire une représentation véridique de la réalité, illusion nécessaire à notre quotidien. Plus on travaille ces questions plus on est écrasé par l'étendue de notre ignorance, de nos préjugés et du caractère collectif de nos croyances et de notre langage. C'est le même problème que celui de l'argent. On peut croire que la valeur de l'argent est toute dans les espèces sonnantes et trébuchantes qu'on a en poche. Pourtant la valeur de cette monnaie dépend entièrement de phénomènes globaux comme l'inflation qui ne sont absolument pas réductibles aux individus. Certes il y a des corps qu'on enterre avec leur nom, il y a un apprentissage et des destins individuels mais c'est une question trop difficile pour être traitée en quelques mots, c'est le travail de toute une vie de sortir des modes intellectuelles (ce que Foucault appelle "episteme"). Je ne prétends pas imposer une conception du monde mais inciter à la réflexion et surtout à la lecture.

  3. Je me suis peut être mal exprimé: je ne suis pas un partisan de l'individu 'contre' la société, mais j'ai beau essayer de comprendre, je ne vois pas comment on peut déduire l'individu de la société. Je ne mets pas en question l'interdépendance des individus, mais le fait que les individus soient comme posés 'dans' cette interdépendance.

    La thèse que vous présentez entend mettre au jour le caractère ontologiquement social de l'individu. Jusque là je suis d'accord. Mais de quel individu parle-t-on? Le problème n'est-il pas la confusion entre l'individu formel (l'individu-mythe collectif) et l'individu réel (le concret, le vivant)?
    La découverte du caractère mythique de l'individu est présentée comme une avancée dans la connaissance, comme la découverte d'une vérité. Mais cette découverte, certes importante, ne concerne que l'individu formel, qui est un mythe c'est-à-dire une forme. (Robinson n'a pas d'existence réelle)

    Là où je ne suis plus d'accord, c'est donc lorsque l'on extrapole le caractère mythique de l'individu formel à l'individu réel, comme s'ils ne formaient qu'un. Lorsque cette confusion est faite, quelle attitude adopter? M. Flahault (mais c'est vrai: il faudrait que je lise son livre...) constate le caractère mythique de l'individu, mais il ne le dénonce pas puisqu'il s'agit pour lui d'une vérité tout juste dévoilée.

    Il faudrait donc prendre acte de cette découverte: les individus sont renvoyés à leur caractère mythique et -tout comme Robinson- ils n'existent pas. L'avancée est donc celle-ci: les individus n'ont jamais existé, mais maintenant ils le savent.

    L'interdépendance sociale des individus n'est ontologique que du point de vue de la société: il s'agit là d'une vision originairement globalisante. Dans cette vision, la société est perçue comme une fourmilière (le biotope) dans laquelle évoluent les fourmis, qui n'ont pas d'existence réelle hors de leur coexistence. Mais les hommes ne sont pas des fourmis: ils sont dotés d'une volonté et leur vie ne peut donc pas se résumer à une interdépendance sociale.

    Ainsi, l'histoire du carctère mythique de l'individu ne joue que pour les fourmis: la fourmi-individu est un mythe car elle n'existe pas en dehors de ses relations avec la fourmilière-biotope. Mais l'homme-individu existe bel et bien, même s'il est enfermé dans une forme-mythe. Il y a donc une autre attitude possible: sortir de la vision formelle et se fonder sur le réel. D'ailleurs, lorsque Flahaut évoque la culture, il insiste sur la nécessité de "créer du lien entre soi et les autres". Pourquoi limiter cela à la culture? (parce qu'il s'agit d'une sphère extérieure aux pouvoirs?)

    Si je m'étends quelque peu sur ce sujet, c'est que l'analyse de l'individu-mythe me paraît artificielle et dangereuse, non par ses excès mais par ses présuppositions. Elle nie la volonté individuelle en l'enfermant dans un milieu (ou un écosystème, un réseau...). A mon avis, la pensée du collectif ne peut pas passer par une négation de l'individu.

  4. je ne vois pas comment on peut séparer un homme de ses chimères , car après tout , l'actualisation , le passage à l'acte , ne suppose t'il pas un sens , qui lui même se constitue dans un espace réelle comme un espace rêvée, projectuel et mythique . je renvoie également à la pratique de l'écriture de soi comme pratique constitutive de la philosophie . le site internet de jean zin , répond d'une certaine manière à cette exigence . un livre de nietzsche , ecce homo , peu aussi être compris comme cela . nietzsches était poète , jean zin m'anonce sont désir de faire son écriture plus rare et plus précieuse, et de la tourner vers la poésie , c'est à dire l'image . il serai interessant de voir ce qui les y amènent . opposer le réel au formel , n'est ce pas affirmer l'impossibilité de l'art, des rêves , de la poésie , et réduire la capacité imaginaire de l'individu comme du collectif( au sens de castoriadis ) au ridicule et au desespoir de la triste lettre morte ?

  5. Je n'ai pas de la poésie une vision imaginaire mais un enjeu de vérité, l'évocation d'une parole, le jeu des résonnances qui retiennent un peu, apprivoisent à une profondeur vertigineuse, à la fragilité des sens, à une dialectique pleine de contradictions insurmontables, avant de revenir au train train quotidien où les choses ont une place et chacun sait ce qu'il a à faire, à tenir son rôle aussi bien qu'il peut. Rien de plus difficile que la vérité, de fuir les faux-fuyants, les conséquences douteuses, les facilités, le clinquant, le braillard, le pleurnichard. Faire briller un difficile aveu avec assez de style, voilà ce que peuvent les mots mais si rare, si raté le plus souvent... Ce n'est pas tant le paradis imaginaire qu'il faut poursuivre, qu'un idéal de justesse qui nous rassemble dans sa fraternité, d'un réel partagé, d'un formel qui passerait pour le réel dans son évidence même.

    Sinon, pour répondre à Philippe (pour autant qu'on puisse répondre), je dirais que l'individu moderne existe bien. Il doit prendre quotidiennement de nombreuses décisions individuelles, il est jugé par son entourage et son parcours est singulier. Chacun a une représentation de soi, idéalisée (moi idéal, idéal du moi), dans la lutte de prestige on se présente comme un individu mais, de même que le processus de perception disparaît derrière le perçu, de même on ne se rend pas compte à quel point on applique des schémas sociaux, on parle un langage maternel, on partage un sens commun. Le comique dans l'affaire se constate avec les modes, avec l'homogénéisation du monde au nom de l'individualisation. Il ne s'agit pas de dire qu'il n'y a pas d'individus mais que l'individu est le résultat d'un processus d'individution, processus social, et l'individu qui se croit identifié par son corps est en grande partie une somme d'identifications, de place dans différents discours, différents groupes ou réseaux.

    Il est non seulement évident que nous ne sommes pas des fourmis mais nous sommes individuellement beaucoup plus intelligents que des fourmis alors que, collectivement les fourmis sont un peu plus intelligents, pour nous c'est le contraire et quand on est plus de quatre on est une bande de cons !

    Donc, bien sûr vous avez raison de vous poser des questions et c'est même tout ce que je peux espérer, provoquer à la lecture et la réflexion. Je trouverais aussi terrible que vous une société trop collective où l'individu n'aurait plus de place, aussi terrible qu'une société où l'individu a toute la place et plus du tout de collectif. C'est en tout question de mesure, ce qui commence par la connaissance, reconnaître la part de collectif dans l'individu, en préservant la complexité des interactions entre l'individu et la société (je peux renvoyer aussi à la présentation précédente sur la dialectique entre "Autonomie et dépendances").

  6. Je suis d'accord avec les mises en garde de Philippe. La préférence collective sert, par exemple, en Chine, de justification pour restreindre l'application des droits de l'homme : alors, valorisation du collectif, évidemment, mais doucement...
    "La déclaration des droits de l'homme et du citoyen" : voilà qui me parait formellement, mythiquement, réellement, vraiment bien inspiré...

  7. "L'évidence que les choses existent escamote le lien entre les choses, lien qui ne se voit pas mais donne leur consistance ou leur propriété aux choses."
    A ce propos, il y a un texte de CHELLI M.« Le mythe de cristal », Institut Synthélabo, Le Plessis Robinson, 1997,qui étudie très sérieusement et en détails ces effets.
    Pyerhos

  8. Tout d'abord merci de répondre, même lorsque ce n'est pas possible...
    Je suis d'accord avec ce que vous dites. Seulement, les extraits que vous citez me paraissent traduire une pensée pour laquelle le sens de la réflexion se fait du collectif vers l'individu.
    Je voulais simplement préciser que cela me semble être le mauvais sens, ce qui est problématique si cela fonde une réflexion. Mais je ne prône pas un individualisme égoïste.
    Je pense profondément que "la société" ne doit pas être vue comme une abstraction, la société est (devrait être) toute entière DANS le lien social.

    En ce qui concerne la déclaration des droits de l'homme, la remarque de Claire m'a incité à la lire... ce qui me frappe c'est qu'elle est faite "sous les auspices de l'être suprême" et qu'elle prétend établir des "principes incontestables" auxquels doivent se soumettre les citoyens.
    On passe encore une fois par des représentations (généreuses), des idéaux: l'homme, mais aussi la propriété... Peut-être faudrait-il écrire une "déclaration des droits des individus à ne pas se résumer à des exemplaires en série de l'Idée d'Homme."
    D'ailleurs, cette perspective n'a pas l'air de faire rêver les Chinois qui se contentent (pour l'instant) d'une informelle "Déclaration des droits du consommateur".

  9. La question examinée ici n'est pas celle, morale, de l'égoïsme, mais bien scientifique ou cognitive de la représentation des rapports entre individu et société.

    Or, il s'agit bien de montrer que la réflexion ne va pas de l'individu vers la société comme le croit le réductionnisme (le phénomène collectif serait la somme de réactions individuelles) mais le plus souvent de la société vers l'individu (peurs sociales, patriotisme, préjugés, modes, idéologies, sciences, etc.) tout comme une cristallisation résulte de phénomènes globaux, d'effets de seuil statistiques et non pas des atomes.

    La réticence à prêter une réalité à la société comme totalité, en dehors des liens qui la constituent, n'est pas nouvelle, c'est la position des nominalistes du moyen-âge qui voulaient qu'il n'y ait pas de totalité des bénédictins, seulement des bénédictins particuliers. Seulement c'est faux, au moins au niveau des institution mais, même au-delà, il y a des phénomènes collectifs de "réflexion", où l'action collective se détermine par rapport à l'image donnée collectivement, par exemple en réaction à l'image que d'autres pays ont de nous, d'autres religions, etc...

    C'est effectivement très difficile de s'en rendre compte, c'est fortement refoulé, à l'opposé de l'idéologie dominante, et cela n'empêche pas que l'individu existe avec son autonomie mais qui est réduite à relativement peu de chose au regard des déterminations sociales. Impossible d'aller plus loin dans ces commentaires, il faut lire...

  10. " il y a des phénomènes collectifs de "réflexion", où l'action collective se détermine par rapport à l'image donnée collectivement.... "

    Je vous cite, ci-dessus... Et donc, votre conclusion est que la déclaration des droits de l'homme et du citoyen ne fait partie des phénomènes collectifs de réflexion ?...

    Je suis d'accord moi aussi pour stopper cette discussion...

  11. D'abord je voudrais dire que mon avis sur la question n'a pas d'importance, je n'ai pas vraiment d'avis, j'essaie de comprendre et je peux changer d'avis si j'ai tort. A part ça j'ai lutté toute ma vie pour la liberté, pour que la liberté ait un sens concret, pour aller vers une plus grande libération, je suis aussi égoïste que quiconque et tiens à mon petit moi comme à la prunelle de mes yeux mais je me suis rendu vite compte que libertaires et libéraux étaient rapidement contradictoires. Les choses sont loin d'être simples, elles sont contradictoires. Il est justifié que ce retour du collectif inquiète mais la question n'est pas ce que j'en pense mais si c'est vrai et d'essayer de penser ce phénomène de la psychologie collective analysée par Freud (voir mon texte sur l'émergence de la conscience). Ensuite il faut essayer de savoir ce qu'on fait avec et ce que je propose c'est de donner comme finalité au collectif l'autonomie de l'individu.

    Donc, "La déclaration des droits de l'homme et du citoyen" est essentielle mais c'est bien une réaction collective à l'abolition de la monarchie et de l'aristocratie. Cela n'empêche pas que ce soit "formellement, mythiquement, réellement, vraiment bien inspiré...", c'est même ce que je souligne dans ma critique.

  12. Votre réponse est délicate et elle a le mérite de la franchise.
    Pour le reste, je crois avoir un peu (un peu) compris votre position, et je la respecte, en tant que partie exigeante au débat général, culture et utilité documentaire (pour ce que j'en connais), notamment, même si je ne la partage pas.
    Je ne crois pas que les choses soient d'emblée "contradictoires". La cohérence est certes un challenge difficile, et presque mystérieux. Mais à mon goût, que resterait-il de la pensée humaine si on pouvait dire une chose aussi bien que son contraire ? Einstein n'a-t-il pas découvert la relativité en travaillant à résoudre une contradiction apparente entre différents principes de la physique ? Aurait-il fallu que les physiciens d'avant lui abandonnent la physique au motif qu'elle paraissait en certains points contradictoires ? Aurait-il fallu qu'Einstein admette ces contradictions comme un fait allant de soi sans chercher à les résoudre ? Personnellement, je répond non à ces deux questions.

    Quant au communautarisme : je n'ai jamais dit ni pensé que nous allions vers une communautarisation forcée. Regardez la situation présente : il y a ici des personnes, qui discutent de leur manière de voir les choses, avec très peu de références à des notions de groupe.
    Donc, pour moi, subtilité plutôt que contradiction.
    Cordialement,

    CD

  13. On ne parle qu'avec les mots de la tribu, on ne fait que redire toujours les mêmes rengaines. Foucault appelait cela "l'ordre du discours". Il y a très peu de pensée, très peu de découverte et quand on se veut original c'est encore pire et bon à jeter. On s'y croit mais on ne fait que parler le langage de son temps et faire le beau, presque jamais pour chercher une vérité. L'image qu'on a de nous-mêmes est très surestimée, ce qui est humain c'est de se tromper, ce qui est humain c'est notre "rationalité limitée".

    Croire que les choses ne sont pas contradictoires est un acte de foi qui rend aveugle et empêche de comprendre quoi que ce soit au monde, à l'amour, à la pensée... C'est effectivement ce qui a perdu Einstein ne pouvant admettre la physique quantique qu'il avait participé à créer.

    Bien sûr il faut distinguer : ce n'est pas parce que toute existence est contradictoire (singularité qui se détache d'un fond, ''catastrophe'', interaction), sinon elle ne nous occuperait pas (on sait depuis Héraclite qu'on ne se préoccuperait pas de justice si on ne connaissait pas l'injustice), ce n'est pas une raison pour avoir un discours contradictoire. On est contraint à ne pas être contradictoire pour celui à qui l'on s'adresse, ce n'est pas une raison pour idéaliser notre propre cohérence.

    Kojève a pu dire d'Hegel qu'il avait dit tout ce qu'on pouvait dire sans se contredire (au contraire de Proclus), mais cela n'est possible qu'à intégrer la contradiction et d'abord le fait de se contredire soi-même, condition de l'apprentissage. L'apprentissage est dialectique, c'est l'histoire du bâton qu'on tord d'un côté puis de l'autre à vouloir le redresser. La dialectique est un fait : tout positif a son négatif et tout négatif a des côtés positifs. La régulation des corps est basée sur des systèmes opposants. Le savoir progresse en contredisant nos préjugés et nos croyances.

    Quand on relit Hegel on comprend la comédie des pouvoirs, la précipitation des certitudes anticipées, l'orgueil et le ridicule de notre désir de reconnaissance, les tâtonnements d'un savoir qui éprouve les démentis du réel, les contradictions de la liberté et de l'amour. Hegel a forgé sa dialectique sous l'influence d'une part de l'expérience des contradictions de l'amour, d'autre part de la révolution française où la liberté absolue se retournait en Terreur alors qu'elle a été rétablie par un dictateur (code Napoléon).

    Ce qui est sûr c'est qu'on ne peut comprendre nulle révolution, qu'on ne peut mener nulle action historique sans avoir un minimum de dialectique et de prudence pour prévoir les moments de retournement qui sont inévitables. Il y a un lieu où l'on ne plaisante pas avec les concepts, c'est la stratégie et il y a longtemps que la stratégie a intégré la dialectique au coeur de sa réflexion (voir Charnay, *La stratégie comme jeu non fini).

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