L’effondrement des civilisations

Dans un dossier assez intéressant sur l'archéologie de la Bible au proche-orient, le magazine La Recherche du mois de novembre fait état d'une théorie de l'effondrement des civilisations, de caractère systémique, généralisant des phénomènes répétés à des millénaires de distance. Ce sont des processus bien connus mais qui valent d'être médités, passant par les stades de l'effondrement suivi d'un âge sombre avant la renaissance des inégalités, des élites politiques et de la civilisation. On ne peut en tirer la conclusion qu'il faudrait encourager les inégalités car l'effondrement peut se produire par excès d'inégalités, la véritable richesse, c'est la cohésion sociale dont inégalités et richesses ne sont qu'un sous-produit.

L'archéologie témoigne à maintes reprises (-6000, -2250, -1200, etc.) du fait que les civilisations sont bien mortelles. Il se dessine même une typologie de l'effondrement des civilisations, quellles qu'en soient les causes :

  • causes internes (inégalités, déséquilibres, délégitimation, violences)
  • causes externes (invasions, catastrophes climatiques, épidémies, épuisement des ressources)

Bien sûr, on ne peut mettre sur le même plan les causes internes et climatiques mais elles amènent pareillement une baisse dramatique de complexité sociale et une désorganisation des communications avec un retour à des économies de subsistance et une réduction des échanges au minimum, ainsi que des populations. Après une longue régression, s'enclenche à nouveau une phase de progrès qui rattrape et dépasse la précédente civilisation. Ce sont des phénomènes de long terme dont il y a des équivalents atténués (qu'on peut dire "fractals") sur des périodes plus courtes.

Parmi les exemples les plus caractéristiques, on peut citer la chute de l'Empire romain, la fin du royaume mycénien, l'effondrement de la civilisation de l'Indus, ou encore de celle des Mayas. Il ne s'agit ni du déclin d'une civilisation ni de son anéantissement sous les coups d'un envahisseur, mais d'un effondrement systémique.

La phase initiale est marquée par l'effondrement rapide des structures politiques et administratives ; la disparition des élites sociales ; la fin de l'économie centralisée ; une mutation de l'habitat et une baisse de la densité du peuplement sédentaire ; enfin par l'irruption plus ou moins brutale de populations d'origine étrangère.

La phase suivante correspond à une période de dépression, un "âge sombre". Elle est marquée par une régression du niveau d'intégration politique, économique et sociale, qui se manifeste notamment par un fractionnement politique, par l'émergence d'une société segmentaire présentant des analogies avec celle qui existait dans la même région plusieurs siècles auparavant, par le retour à un mode de vie archaïque et par la sédentarisation massive de populations pastorales. Au plan ethnique, cette phase peut correspondre à une période de recomposition que signale, à la phase suivante, l'émergence d'un peuple nouveau.

La troisième phase est une phase d'intégration ou de recouvrement. Elle se caractérise par la réapparition d'un pouvoir politique unifié, dont la légitimité repose sur l'affirmation de liens généalogiques avec un passé prestigieux ou héroïque, et souvent par l'expression d'une nouvelle identité ethnique. Elle s'accompagne d'une résurgence des élites, d'une reprise de l'artisanat et du commerce "international", et d'une nouvelle mutation de la culture matérielle et du modèle de peuplement, la majorité des établissements créés à l'époque précédente étant alors abandonnés, et des villes fondées ou refondées.

En ces époques troublées, il n'est pas mauvais de rappeler ces constantes humaines qui ne sont en rien nouvelles mais dont l'archéologie exhume les traces du passé et dont la répétition sonne comme une malédiction, somme toute relative. En effet, on nous assure que ces "destructions créatrices" finissent après tant et tant de temps perdu, par continuer l'aventure humaine et la porter plus loin en se libérant de traditions révolues.


Il faut souligner tout de même le caractère dialectique de ces renversements car c'est toujours au nom d'un retour révolutionnaire à un fondement originaire complètement mythique ! On peut prendre pour exemple le prétendu retour à l'église primitive dans la révolution religieuse du Xè siècle qui commence avec le mouvement populaire de la "paix de Dieu" pour aboutir au servage généralisé une fois conclue l'alliance du sabre et du goupillon (tout comme la terreur stalinienne a été l'alliance du pouvoir et des intellectuels). On voit qu'il ne s'agit pas d'être optimiste ni d'avoir confiance dans le progrès mais au contraire d'essayer de tirer les leçons du passé, ne plus être politiquement naïfs et se préserver du pire, avoir conscience des menaces, essayer d'avoir un coup d'avance afin de passer de l'histoire subie à l'histoire conçue et ne plus se faire voler ses victoires à chaque fois.

Les exemples précédents montrent en tout cas que ce n'est pas la férocité de l'exploitation qui peut suffire à ébranler la cohésion sociale dès lors que l'idéologie garde toute sa crédibilité et son caractère de sens commun, d'idéal partagé. Il n'en reste pas moins que si la cohésion sociale est le fondement de la richesse et des inégalités, en toute bonne logique il faudrait éviter que ces inégalités ne se retournent contre la cohésion sociale ! "Au moment où la société découvre qu'elle dépend de l'économie, l'économie, en fait, dépend d'elle". Dès lors, si on ne peut éviter le développement d'un certain niveau d'inégalités, inséparables du développement de la richesse collective et de la division du travail, il vaudrait mieux que ces inégalités restent raisonnables et ne mènent pas à vivre dans des mondes séparés, ni à l'oppression de la classe dominante sur les plus pauvres dans une guerre sociale impitoyable ! En tout cas, il devrait être clair que s'il y a lutte des classes c'est bien qu'il y a une classe dominante qui fait la guerre aux pauvres et introduit la séparation dans la société. Ce qui peut mener jusqu'à son éclatement si rien ne vient s'y opposer, constituant une des causes possibles d'effondrement.

En effet, il faut souligner que la solidarité sociale n'est pas "naturelle", surtout de la part des privilégiés. On peut lui trouver différentes causes (idéologiques ou religieuses, historiques ou géographiques, voire une complémentarité économique ou sociale) mais le plus souvent la solidarité se forme contre une menace extérieure, un ennemi qui nous rassemble en collectivité, dans l'alliance des pauperes et des potentes. Par contre, en l'absence de telles menaces, c'est-à-dire dans l'illusion d'un ordre établi pour toujours (globalisation, libéralisme, fin de l'histoire), on voit que les solidarités sociales se défont petit à petit. Des populations entières sont exclues, rejetées de la civilisation, accusées de tous les maux et de toutes sortes de déficiences individuelles et morales, sans que les privilégiés ne voient aucune raison de les admettre ou les excuser, de les reconnaître comme semblables, encore moins partager leur richesse.

Cette attitude peut se radicaliser jusqu'à ce que ces populations méprisées se révoltent et détruisent l'ordre qui en a fait des ennemis intérieurs. C'est souvent au moment où la domination de l'ordre établi semble la plus totale, où les classes dominantes font preuve de la plus grande arrogance et s'imaginent là pour toujours que soudain tout s'écroule sous leurs pieds, sous le coup des barbares qu'ils auront eux-mêmes forgés par leur stupide vanité. La destruction de la société vient d'en haut, la séparation entre riches et pauvres est le fait des privilégiés. La dissolution des solidarités et les discriminations ne viennent pas du bas qui ne fait que les subir avant de les reproduire parfois avec violence.

Quand la société est déjà détruite dans les têtes, c'est cet ordre injuste qu'il faut détruire. Si les dominants ne voient pas leur intérêt à partager leurs richesses, quel intérêt auraient les dominés à soutenir l'ordre établi ? On ne peut pas trop se reposer sur la passivité et la résignation des peuples qui ont leurs limites, dont l'histoire offre tant d'illustrations, question d'honneur plus encore que de richesses matérielles. C'est ce qui caractérise notre humanité. L'ordre social est fragile, il n'est jamais acquis d'avance. La soumission n'est jamais assurée, une révolution est donc toujours possible, tout comme le retour de la barbarie et de la guerre. Il faudrait s'en souvenir avant qu'il ne soit trop tard.

(14/11/05)

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5 réflexions au sujet de « L’effondrement des civilisations »

  1. Ce texte illustre bien ma façon d'écrire et de me corriger.

    J'ai d'abord noté une information qui me semblait intéressante et que je communique à mes lecteurs.

    Puis je relis à plusieurs reprises et je repense à ce que j'ai mis sur le blog ce qui suscite de nouvelles réflexions, des corrections, de nombreux développement jusqu'à ce que la raison de mon intérêt premier soit suffisament explicité.

    Je ne sais jamais quand j'en ai terminé, je ne sais pas à l'avance ce que je vais découvrir après-coup. Donc je ne sais jamais quand c'est la dernière version. En tout cas, c'est rarement la première et donc il n'est pas sûr que le "fil RSS" soit bien adapté dans mon cas. Un texte est presque toujours modifié dans les jours qui suivent (rarement au-delà de la semaine).

  2. Malheureusement,les pauvres ne sont pas plus vertueux que les riches,donc,vôtre raisonnment est en partie faux.Si les pauvres ,réfléchissaient davantage et agissaient de concert pour consommer intelligement,les classes dirigeantes seraient obligées de se plier à leurs désirs.En somme,une sorte de révolution passive,seulement,pour arriver à un tel résultat ,il faudrait que chacun soit en mesure de penser et ce n'est pas le cas:les gens "pauvres"adorent consommer et que voulez-vous y faire,si ce n'est qu'attendre une situation encore plus dramatique,parce qu'actuellement,tout va encore,tout du moins apparemment.Et ,c'est je vous l'accorde inquiètant pour l'avenir ,non seulement du nôtre,mais des générations futures.

  3. Voilà le genre de commentaire désespérant. Je ne sais qu'y répondre sinon qu'il n'y a pas que les pauvres qui "adorent consommer" mais ils pensent au moins autant que le jeunes cadres dynamiques plein d'avenir! Ce n'est pas une question de vertu et il est absurde de raisonner comme si les dirigés dirigeaient les dirigeants, c'est le sophisme de Montaigne sous le pseudo de la Boétie, mais la dépendance de l'individu de collectifs multiples est presque totale.

    Ce que ce petit billet montre c'est qu'en dehors de certaines limites la société éclate et ce qui disparait ce ne sont pas les pauvres mais toute la classe dirigeante et les structures étatiques. Rien de plus dangereux qu'une trop grande arrogance, d'être trop sûr de sa victoire et outrepasser les limites...

  4. "Si les pauvres ,réfléchissaient davantage et agissaient de concert pour consommer intelligement,les classes dirigeantes seraient obligées de se plier à leurs désirs"

    Il ne suffit pas de ne pas participer ou de participer moins. 80% de la population française ne veut pas des OGM. Celà n'empêche pas visiblement le gouvernement de prendre cette direction. Pareil pour la biométrie et les nanotechnologies.

    Déjà il faudrait pouvoir choisir et même quand nous choississons la réponse du gouvernement est alors : "ce n'est pas raisonnable, vous ne connaissais pas la réalité du terrai, il va falloir faire comme celà, même si vous le voulez pas"... etc... Je suis d'accord sur le fait que nous avons chacun une part de responsabilité, mais la simplicité volontaire a malheuresement ses limites.

  5. Est-ce que les élites intellectuelles, les grands dirigeants, les actionnaires sont stupides au point de ne pas pouvoir comprendre qu'ils sont en train de scier la branche sur laquelle ils sont assis ?
    Ils doivent bien réaliser que si on continue ainsi il pourrait bien se passer quelque chose de semblable à la révolution de 1789 car après tout aristocratie, haute bourgeoisie, grands actionnaires, dans le fond les pauvres ne feront pas de différences le jour où le point de non retour sera atteint.

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